⚢ Fictions lesbiennes ⚥

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Fictions Lesbiennes

Et merci de votre visite !

Vous trouverez ici quelques unes des petites histoires qui me sont passées par la tête et que j'ai eu envie de mettre sur papier. Je ne prétends cependant pas être une auteure hors pair, l'écriture est avant tout une passion qui me tient à coeur. Cela étant dit, j'ai bien conscience que mes histoires sont perfectibles, c'est d'ailleurs pour cela que vos commentaires sont les bienvenus !

Dans tous les cas, j'espère que ces petits récits vous plairont et vous souhaite un bon moment de lecture 

 💕

Il est important de rapeler que l'appropriation d'écrits appartenant à autrui est illégal. Ces écrits sont les miens et sont "protégés du fait même de leur existence." Pour plus d'information, c'est par ici : Code de la propriété intellectuelle

En conséquence, si jamais l'envie vous prenait, sachez qu'il vous est interdit de vous emparer de mes écrits pour les reposter ailleurs, qu'ils soient accompagnés ou non d'un lien vers ce site. La seule chose que je vous autorise, c'est justement un lien vers ce site, rien de plus  ;)  Un peu de publicité n'a jamais fait de mal à personne !  :D 

En vous remerciant de votre compréhension.

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01 mars 2011

Disclaimers

 

One Shots

 

Vous trouverez ici les one shots que j'ai écrit à divers moments de ma vie, parfois pour extérioriser des sentiments négatifs, d'autres fois par pure inspiration.

Tous mettent en scène deux femmes, ce qui veut dire que si l'idée de deux femmes ensembles vous répulse, vous êtes grandement invité à passer votre chemin  :D 

Pour les autres, je vous souhaite un très bon moment de lecture et j'espère que ces histoires vous plairont. Un gros merci d'avance de prendre le temps de me lire.

Bêta : Un énorme merci à Fred sans qui ces one-shots ne seraient pas ce qu'ils sont aujourd'hui.

 

Note de l'auteure : Il est important de rappeler que l'appropriation d'écrits appartenant à autrui est illégal. Ces écrits sont les miens et sont "protégés du fait même de leur existence." Pour plus d'information, c'est par ici : Code de la propriété intellectuelle

En conséquence, si jamais l'envie vous prenait, sachez qu'il vous est interdit de vous emparer de mes écrits pour les reposter ailleurs, qu'ils soient accompagnés ou non d'un lien vers ce site. La seule chose que je vous autorise, c'est justement un lien vers ce site, rien de plus  ;)  Un peu de publicité n'a jamais fait de mal à personne !  :D 

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01 juin 2011

L'Anthologie d'une existence

 

L'Anthologie d'une existence

  Copyright © 2011

L'Anthologie d'une existence

Genre : Romance, Drame

 

Jackie suivit le groupe d’élèves qui entrait en classe, ignorant le brouhaha infernal qui évoluait autour d'elle, mêlant bruits de chaises qui raclent le sol et conversations animées. Elle déposa son sac sur la table vide à côté d'elle, puis leva les yeux vers la professeure lorsqu'elle prit place devant le tableau. Cette dernière s'empara d’une craie afin d'y écrire l’inscription suivante :

« Peut-on être soi-même ? »

Jackie arqua un sourcil. Tiens, pour une fois qu’un sujet de philosophie me parle… Un sourire amer se dessina sur ses lèvres et elle laissa glisser son regard sur la place vide à côté de la sienne. Une boule se forma dans sa gorge et ses yeux devinrent humides, mais elle se réprimanda rapidement, non, ce n’est pas le moment. Elle reporta son attention sur le tableau et glissa une main le long de son ventre pour vérifier que l’objet était toujours là, sous son haut, bien calé au niveau de sa ceinture. Ses yeux se posèrent de nouveau sur l’inscription et elle se dit que le hasard faisait décidément bien les choses.

Après une profonde inspiration, elle se leva et se dirigea vers le tableau, sa main droite fermement resserrée sur l’objet.

La voyant arriver, la professeure interrompit aussitôt son cours.

— Jackie ? Vous vous sentez mal ? demanda-t-elle, le ton inquiet.

Jackie ne prit pas la peine de répondre et monta sur l’estrade avant de faire face à ses camarades. Elle les observa tour à tour et, comme elle s’y était attendu, leurs regards, leurs chuchotements lui donnèrent le courage de faire le reste. Sa main resserra sa poigne sur l’objet, et elle le sortit avant de le pointer droit devant elle.

Elle entendit aussitôt le cri étouffé de la jeune enseignante qui s'était instinctivement reculée jusqu'à se retrouver collée contre le mur. Les élèves arboraient désormais des regards apeurés, terrifiés, craintifs. Dingue comme un simple objet peut donner autant de… pouvoir. J’ai l’impression d’être Dieu ; une pression sur la détente et… hop !

Elle prononça d’une voix incroyablement calme avant qu’aucun n’ait esquissé le moindre geste :

— Les portables sur les tables et les mains derrière la tête. Vous, ajouta-t-elle en désignant la professeure, tirez les rideaux, fermez la salle à clé et récupérez tous les téléphones. Mettez-les dans la corbeille. Et écartez leurs sacs et vestes, je ne veux rien à leur portée.

Elle reporta son attention sur ses camarades tout en gardant un œil sur l’enseignante. Celle-ci s’exécuta, les mains tremblantes puis revint vers l’estrade après avoir fait le tour de la salle.

Jackie lui fit signe de s’asseoir parmi les élèves puis reprit la parole, se surprenant elle-même par le ton si détaché dont elle usait :

— Je n’hésiterai pas à tirer sur le premier imbécile qui oserait tenter quoi que ce soit.

Elle se tût un instant, leur laissant le temps d’assimiler l’information et de prendre conscience que tout acte irréfléchi mènerait irrémédiablement à la mort. 

— Bien. Je vais vous raconter une histoire, celle de ma vie. Ou plutôt, pourquoi elle ne continuera pas. Si vous êtes ici, c’est que vous en êtes responsables. Tous. Et j’espère que cela vous sera très pénible. Oh et je ne tolérerai aucune interruption. À vous de voir si vous tenez à votre vie.

Nouveau silence.

— Bon, commençons par le commencement. Non, je vous rassure, je ne vais pas remonter jusqu’au jour de ma naissance. Ce serait bien trop long et d’un ennui mortel. Commençons plutôt par… le jour où j’ai vraiment commencé à vivre. Le jour de mon entrée en Terminale Littéraire dans ce lycée que vous connaissez si bien. C’est à ce moment-là que je l’ai rencontrée : Sarah.

« On s’est tout de suite très bien entendues, une sorte de « coup de foudre de l’amitié ». On se correspondait et se comprenait en tout. Vous savez, ce sentiment d’être sur la même longueur d’onde ? D’aimer et de détester les mêmes choses ? Je l’ai ressenti dès le début.

 

L’air était encore doux et chaud alors qu’elles assistaient à leur tout premier cours d’Anglais de l’année. Elles étaient assises l’une à côté de l’autre depuis la rentrée qui avait eu lieu le matin même mais n’avaient pas encore échangé le moindre mot. Non pas que Jackie ne le voulait pas, au contraire, elle avait essayé à plusieurs reprises mais à chaque fois elle avait fait machine arrière, sa timidité finissant toujours par l’emporter. Elle savait que sa camarade l’avait compris, et elle avait l’intime conviction qu’elle s’en amusait. Pas méchamment non, c’était plutôt… de l’espièglerie.

Le professeur leur avait distribué un extrait d’une œuvre qu’ils devaient étudier pendant une vingtaine de minutes avant d'en discuter tous ensemble une fois le temps écoulé. Jackie avait la tête penchée sur son texte mais elle avait depuis longtemps terminé sa lecture. Elle pouvait sentir le regard de l’adolescente assise à ses côtés sur elle et elle cherchait désespérément quelque chose à dire. Elle n’allait quand même pas rester muette jusqu’à la fin de l’année scolaire ?

Sa camarade avait alors interrompu ses pensées, et ce pour son plus grand soulagement, en lui chuchotant à l’oreille :  

— C’est dingue cette obsession qu’on les Américains pour le chocolat chaud.

Jackie avait immédiatement tourné la tête dans sa direction, les sourcils froncés.

— Pardon ?

— Le texte, la fille boit un chocolat chaud. Avec des marshmallow, avait répondu l’adolescente en désignant le texte du menton.

— Ils en mettent souvent dedans.

— Ouaip. Déjà que le chocolat c’est vachement…

— …sucré.

L’adolescente avait souri avant de poursuivre.

— Et que les marshmallow c’est vachement…

— …sucré aussi.

— Alors les deux ensemble ce doit être vachement…

— …et horriblement sucré.

Elles avaient pouffé de rire puis la jeune fille blonde lui avait tendu sa main.

— Sarah, nouvelle arrivante et heureuse de faire enfin ta connaissance, avait-elle malicieusement sourit. Jackie c’est ça ?

Jackie avait acquiescé de la tête, une légère coloration envahissant ses joues, et serré sa main en retour.  

Depuis ce jour, elles étaient devenues inséparables.

 

— J’étais sur un petit nuage, heureuse d'avoir fait la connaissance d'une fille qui paraissait à la fois si forte et en même temps si fragile. Elle n’avait que 17 ans et pourtant, elle était pourvue d’une maturité incomparable. Moi, j'étais contente de pouvoir enfin servir à quelque chose, fière de pouvoir l'aider de temps à autres et de constater qu'on avait besoin de moi. Et plus le temps passait, plus on devenait proches. Elle a vite pris, en quelque mois, une place énorme dans ma vie.

« Puis notre relation est devenue plus ambiguë. Ça aussi vous l’avez remarqué, n’est-ce pas ? Je passerai sous silence les quelques remarques que vous nous avez infligées. J’y reviendrai plus tard. On est donc devenues plus « intimes », en quelque sorte. On se faisait beaucoup de câlins, de baisers sur la joue, on se tenait souvent la main. Une « amitié câline » si on veut. On ne se posait pas de question, on se disait que c'était normal, notre amitié était différente et on aimait que les choses soient comme ça.

« Jusqu'au jour où… ça a changé. En mieux. Enfin ça, c’est mon point de vue. Je m’en souviens comme si c’était hier, nous étions dans sa chambre, le soleil filtrant entre les branches des arbres qui surplombaient la fenêtre nous chauffant doucement. Bon, j’avoue, c’était sûrement plus dû au radiateur situé juste sous la fenêtre, les températures étaient atrocement basses en cette fin novembre.

« Roméo et Juliette, ça vous parle ? On devait chacun jouer une partie de la pièce, ça devait soi-disant nous aider à perfectionner notre anglais… Commencer par de l’anglais moderne aurait peut-être été plus judicieux, mais bon. Donc, ce jour-là, nous étions dans sa chambre à répéter Shakespeare…

 

Elles étaient debout au beau milieu de la pièce, chacune tenant son texte entre ses mains. Sarah répétait son passage et Jackie n’avait aucune idée de ce qu’elle racontait, parce qu'à la place, elle observait le mouvement de ses lèvres, complètement hypnotisée lorsqu’elle prononçait des mots qui exposaient brièvement sa langue. Elle ne savait si c’était cela ou le doux son de sa voix qui la troublait le plus. Elle prenait un ton plus… rauque quand elle parlait anglais, et elle adorait ça.

— And Juliette fell in love with… Juliette.

Jackie avait soudainement pris conscience du regard malicieux posé sur elle, bien consciente qu’elle n’avait pas écouté un seul mot de ce qu’elle avait raconté et qu’elle était ailleurs.

— Hein ? avait-elle demandé tout en essayant de reprendre contenance.

— Je me demandais quand tu allais revenir sur Terre, l’avait gentiment taquiné Sarah.

Jackie s’était sentie furieusement rougir et avait instinctivement couvert son visage de ses mains. Une douce chaleur les avait rapidement recouvertes et Sarah les avait prises dans les siennes, la regardant avec tendresse. Elle avait caressé ses paumes de ses pouces puis avait entremêlé leurs doigts ensemble avant de porter sa main droite à ses lèvres pour y déposer un baiser.

— Ne me cache pas ton visage Jackie, je ne crois pas que je pourrais le supporter…  Surtout que tu es encore plus adorable quand tu rougis, avait-elle doucement souri.

— Ah, euh, mer- merci.

Jackie avait rougi de plus belle et enfoui sa tête dans l’épaule de Sarah. Deux bras s’étaient aussitôt refermés autour d’elle et l’avaient tendrement enlacée, et elle avait fermé les yeux et pris une profonde inspiration afin d’essayer de calmer la coloration de ses joues.  

— Et tu l’es encore plus quand tu bégayes ! avait ajouté Sarah dans un rire.

— Ne te moque pas de moi s’il te plaît…

— Je ne me moque pas de toi Jackie, tu… tu me fais regretter de ne pas être un garçon, tu sais.

Ce n’avait été qu’un murmure et Jackie avait aussitôt relevé la tête, essayant de croiser le regard de Sarah, en vain. Elle s’était retrouvée complètement dépourvue devant cette déclaration et avait été incapable de prononcer le moindre mot pendant de longues secondes. Puis, sans savoir quelle pulsion mystérieuse l’avait prise, elle s’était entendue répondre :

— Tu n’as pas besoin d’être un garçon, Sarah.

Sarah avait aussitôt relevé la tête et plongé son regard dans le sien, laissant transparaître son trouble mais aussi sa joie. Alors, sans prévenir, Jackie s'était approchée d'elle, et l'avait agrippée par la taille. Elle faisait preuve d'une audace nouvelle, et un frisson avait parcouru son épine dorsale lorsqu’elle avait senti le souffle de Sarah se mélanger au sien.

Elle l’avait pris dans ses bras et, sans un mot, avait posé sa tête sur son épaule. Leurs corps avaient été si proches qu’elle pouvait sentir la poitrine de Sarah contre la sienne. Une douce chaleur l'avait envahi, ses jambes avaient légèrement faibli sous elle et elle avait ressenti comme des papillons dans le creux de son ventre.

Elle avait alors senti la douceur de deux lèvres se poser dans le creux de son cou. Elle avait tourné la tête et admiré les traits parfaits de Sarah, son sourire et une sensation de bonheur plus intense encore s’était propagée dans chacun de ses membres. Elle s’était approchée et l'avait embrassée sur la joue, puis à la commissure des lèvres. Sarah avait souri, ses yeux d’un bleu hivernal pétillant, et avait déposé un tendre baiser sur son front. Puis sa bouche avait glissé le long de son nez, puis s’était posée tel un papillon sur ses lèvres.

Le premier contact de leurs langues lui avait fait l'effet d'un choc électrique. Un baiser doux, un peu timide, mais tellement tendre. Leurs mains avaient caressé leurs corps à travers leurs vêtements, et elles s'étaient enfin livrées l'une à l'autre, se laissant emporter dans un tourbillon inconnu. Un agréable tressaillement avait parcouru Jackie quand une main sûre s’était faufilée sous son haut, caressant tendrement son ventre. Les siennes qui étaient alors refermées derrière la nuque de Sarah avaient alors glissé le long de son corps avant de passer à leur tour sous son t-shirt, se promenant sur son dos nu.

Sarah avait finalement posé les siennes sur le haut de ses fesses et elles s’étaient déshabillées sans un mot, les lèvres soudées dans un baiser long et passionné, et avaient gagné le lit sans même s’en apercevoir.

 

— Attendez. Ça devient peut-être un peu trop imagé pour vous, non ? Dommage. Son odeur, je ne pouvais plus m'en passer. Sa peau nue et tiède contre la mienne, j'en voulais toujours plus. C’était un véritable délice. Et son odeur, sa façon d’onduler contre moi ... Mon dieu, elle me rendait folle.

 

Pendant près d'une heure, leurs langues s’étaient mêlées l'une à l'autre, leurs corps s’étaient frottés l'un contre l'autre. La douceur de sa peau sous ses doigts, la saveur de son corps sous ses lèvres gourmandes, le plaisir de la voir se cambrer sous les assauts de ses caresses… Jackie ne s’était pas lassée d’entendre son souffle s'accélérer doucement et sentir sa poitrine se gonfler contre la sienne. D’entendre ses gémissements, d'abord timides, monter crescendo au fil de ses douces tortures.

Quelques instants plus tard, alors qu’elles étaient allongées dans les bras l’une de l’autre, elle avait souri contre les lèvres de l’adolescente avant de murmurer :

— Juliette fell in love with Juliette, huh?

Sarah avait ri avant de l’embrasser à nouveau.

 

— Cette première expérience nous avait fourni nos premières certitudes. Un sentiment de libération de soi, le début d'une vie nouvelle. Nous étions enfin nous-même. Mais… nous avons découvert, petit à petit, ce que c'était qu'être homosexuelle et ce que cela signifiait. Parce que oui, nous étions soudainement et officiellement définies comme homosexuelles, on se retrouvait soudain réduites à cette étiquette et on en n'avait aucune maîtrise. On venait de basculer, en l’écart de quelques heures, dans un monde complètement nouveau. Un monde dans lequel on n’avait jamais mis les pieds, un monde peuplé de normes hétérosexuelles, un monde d'amours interdits et honteux. Parce que c’était ça, ce sentiment nous était interdit par les autres, par ces regards qui nous ont vite fait comprendre ce qui doit être et ce qui ne le doit pas. Être homosexuelle, c'est une honte. Et, dès lors, on ne devait rien dire sur ce que nous étions. Ou alors… c’était à nos risques et périls.

« Vous voulez savoir ce que j’ai ressenti à l’instant même où j’ai entendu vos premières réflexions, senti vos regards remplis de mépris ? Parce que de prime abord, quand nous n’étions qu’amies, ça ne nous affectait pas. On se disait qu’on ne faisait rien de mal. Il n’y avait rien. Mais ensuite… un sentiment de culpabilité s’est insinué en nous. Se sentir coupable d’être amoureuse… C'est dingue quand même, non ? Bon, j’avoue ce n’est pas exactement ça, c’est plus : se sentir coupable d’être amoureuse d’une femme. Dès lors, je me suis dit : vivez intensément les moments partagés avec l’être que vous aimez le plus au monde… pour vous les reprendre en pleine figure comme une gifle.

« Je ne sais pas ce qui faisait le plus mal, ces regards qui se détournent et ces murmures qui s’arrêtent quand on tourne la tête dans votre direction, ou au contraire ces yeux pleins de mépris qui vous fixent sans remords et ces réflexions plus blessantes les unes que les autres et qui vous atteignent en plein cœur ?

« Parlons des clichés, tiens. Certains font sourire : le français est toujours en grève, l'anglais est capable de tuer pour une "cup of tea", l’allemand se nourrit uniquement de saucisses et de bière. Drôle n’est-ce pas ?

« Les clichés sur les homosexuels le sont beaucoup moins. Vous voulez des exemples ? Oh allez… vous en connaissez pleins, j’en suis certaine. Mes favoris restent tout de même « Les homos sont tous infidèles car leur seule préoccupation est d'assouvir leurs besoins sexuels » ou encore  « Les homos sont plus porteurs du Sida que les autres, car cette maladie est apparue à cause d'eux ! »

« Intelligent, n’est-ce pas ? Non. Du tout. C’est stupide et puéril et… cruel. Alors très vite, une question s’est insinuée dans ma tête, dans nos têtes. Comment vivre dans un monde où le cliché est roi ? Non, je n’attends pas de réponse, je n’en attends plus. Les mots blessent, chers amis. Certains plus que d’autres. Nous ? Ils nous tuaient à petit feu. Ils ont eu raison d’elle, ils auront raison de moi.

« Écoutez la suite, ça devient de mieux en mieux, ou pire selon le point de vue.

 

Jackie avait reçu un sms de Sarah lui demandant de venir chez elle au plus vite un après-midi. Intriguée, elle avait pris le premier bus qui passait et était arrivée en moins de dix minutes chez sa douce. Elle était entrée sans frapper, habitude qu’elle avait prise quand les parents de l’adolescente étaient absents, et s’était dirigée vers sa chambre.

Elle avait alors trouvé Sarah allongée sur son lit, les yeux fermés et le visage pâle, terriblement pâle.

— Sarah ?

Elle avait murmuré son prénom tout en prenant place sur le lit, à ses côtés. Elle avait posé sa main sur la sienne et l’avait tendrement caressée. La jeune fille blonde avait tourné la tête dans sa direction et un sourire s’était immédiatement dessiné sur ses lèvres.

— Hé, avait-elle doucement répondu.

— Sarah qu’est-ce qu’il y a ? Ça va ?

Pendant qu’elle posait la question, elle avait laissé son regard parcourir la pièce. Elle n’y avait pas prêté attention en rentrant, mais diverses boîtes et emballages de médicaments ainsi qu’un verre d’eau reposaient sur sa table de chevet.

— Oh mon Dieu, Sarah…

Son souffle s’était bloqué, comme un coup à l’estomac. Elle s’était reculée et avait porté ses mains à sa bouche.

— Qu’est- ce que… Combien ? Tu en as avalé combien ?

Sarah était étonnamment calme devant la panique grandissante de son amie. Elle lui avait murmuré, ses yeux plongés dans les siens :

— Je vais mourir, Jackie.

Sa respiration s’était à nouveau coupée.

— Quoi ? avait répondu Jackie, sentant les larmes monter.

— Tu as très bien entendu, avait doucement répété Sarah. Je vais mourir, Jackie.

Un nœud terrible lui avait étreint la poitrine.

— Non ! avait hurlé Jackie, sa voix tremblant malgré elle. Dis-moi combien tu en as pris ? Je vais appeler une ambulance, je...

Elle fouillait frénétiquement ses poches à la recherche de son téléphone quand elle avait senti une main douce et chaude se poser sur son bras.

— Jackie.

À la façon dont Sarah avait fermé les yeux et dit son prénom presque dans un souffle, elle avait compris qu’il n’y avait plus rien à dire, plus rien à faire. Son avis était déjà tranché depuis longtemps.

— S’il te plaît… Ils n’arriveront jamais à temps, c’est bientôt fini.

Ses mots l’avaient piquée à vif. Ce n’était pas possible. Cela ne pouvait être vrai. Elle plaisantait, n’est-ce pas ?

La pâleur de son visage et sa faiblesse lui criaient pourtant qu’elle disait vrai.

Jackie n’avait pu s’empêcher de rire. Un rire amer tellement la situation était invraisemblable. Les pensées s’étaient entremêlées dans sa tête, son cœur lui faisait terriblement mal et les premières larmes s’étaient échappées de ses yeux.  

— Pourquoi ? avait-elle simplement demandé dans un souffle.

Sarah avait placé ses mains de chaque côté de son visage et l’avait embrassé sur le front.

— Tu sais pourquoi, Jackie…

Son corps tremblait. Jackie avait serré les dents de toutes ses forces, à s’en faire mal. Pour s’empêcher de crier, de pleurer. Sarah l’avait attirée tout contre elle et l’avait serrée si fort qu’elle ne pouvait presque plus respirer. Elle s'était agrippée à elle, s’était imprégnée son odeur, une odeur à laquelle elle était tellement dépendante désormais.

— Mais je ne peux pas vivre sans toi, Sarah !

Sa voix vacillait sous l’effet du flot de larmes qu’elle tentait de contenir et elle avait senti deux bras resserrer leur emprise autour d'elle. Au bout de quelques minutes, Sarah avait doucement desserré son étreinte et s’était reculée juste assez pour plonger son regard dans le sien. Elle avait pris ses mains dans les siennes, les pressant légèrement.

— Je t’aime Jackie, de tout mon cœur, de tout mon être. Ne m’en veux pas s’il te plaît…

Jackie ressentait une profonde colère au fond d’elle, une haine qui lui tordait l’estomac. Mais cette rage n’était pas dirigée contre Sarah. Comment aurait-elle pu lui en vouloir pour une chose à laquelle elle avait aussi pensé… à plusieurs reprises. Lâcher prise dans l’espoir d’un monde meilleur. Mais elle tenait le coup grâce à elle, sa présence, sa douceur, son Amour.

Elle ne lui en voulait pas. Pas à Elle.

Sarah avait porté sa main à son visage et avait caressé ses joues, ses doigts redessinant ces traits qu’elle affectionnait tant. Elle avait fermé les yeux et ses lèvres s’étaient rapprochées des siennes. Elles s’étaient rencontrées et leurs langues, leurs âmes s’étaient synchronisées. Jackie l'avait embrassée avec tout ce qu'elle avait, elle l'avait embrassée avec force de sa langue, avec son esprit et son âme. Avec toute la frustration, l'amour, la vie qu’elle avait en elle. Elle l'avait embrassée pour lui dire qu'elle était l'amour de sa vie, maintenant et pour toujours.

De la même façon qu’elles étaient venues à elle, ses lèvres avaient quitté les siennes. Sarah s’était détachée d’elle après lui avoir donné un dernier doux baiser, elle avait lentement ouvert les yeux et s’était plongée dans les siens.

— Je ne suis rien sans toi, Sarah, avait difficilement murmuré Jackie.

— Chut…, lui avait répondu Sarah en posant un doigt sur ses lèvres.

Elle s’était doucement allongée et avait invité Jackie à en faire autant. Elle avait pris place au creux de ses bras, leurs jambes s’étaient machinalement entremêlées et leurs visages n’étaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre, front contre front. Sarah avait essuyé les larmes qui coulaient inlassablement sur le visage de sa bien-aimée et lui avait doucement murmuré :

— Je t’aime, Jackie. Je suis désolée. Sincèrement désolée…

Ses sanglots avaient silencieusement redoublé et Jackie lui avait difficilement répondu « Je t’aime aussi, Sarah ».

Sarah avait porté sa main à son cœur et Jackie s’était empressée de la recouvrir. Un sourire s’était dessiné sur les lèvres de Sarah tandis que ses paupières s’étaient doucement fermées.

Jackie avait alors fortement serré le corps inerte et sans vie de son amie contre le sien. La première fille dont elle était tombée amoureuse, la seule et unique fille qu’elle aimerait à jamais.

 

Jackie ferma les yeux quelques instants, refusant de laisser les larmes couler. Un bruit sur sa droite lui fit instantanément rouvrir les paupières et elle resserra sa poigne autour du canon.

— Jackie, ne… ne faites pas quelque chose que vous pourriez regretter, tenta maladroitement la professeure.

— Fermez-là. Il me semblait avoir dit aucune interruption. Vous m’avez volé ma vie, c’est le minimum que vous pouvez m’accorder, vous ne croyez pas ?

Sa voix était tendue par la colère, presque tremblante.

— Je ne compte pas vous tuer, ni tuer qui que ce soit dans cette salle. J’espère seulement que vous arriverez à vivre avec deux morts sur la conscience.

Pour la première fois depuis qu’elle avait commencé son histoire, Jackie porta vraiment attention aux personnes qui se trouvaient devant elle. Jusque-là, leur réaction l’importait peu. Elle voulait qu’ils l’écoutent, qu’ils comprennent. Qu’ils souffrent ne serait-ce qu’un cinquième de ce qu’elle avait souffert. Et elle réalisa pour la première fois que beaucoup étaient mal à l’aise et la plupart évitaient son regard. Certains pleuraient, d’autres devenaient de plus en plus pâle.

Ses yeux se posèrent finalement sur le bureau de Sarah, et son regard sembla le traverser.

— Notre histoire n’aura duré que le temps d'un hiver douillet et d'un printemps fleuri. Elle me protégeait de tout, quand elle était présente, rien ne pouvait m’atteindre, j’étais intouchable. Quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle dise, elle avait sur moi une emprise étrange, elle me permettait d’être heureuse et d’être, d’une certaine façon, unique aux yeux d’au moins une personne. Et même si un jour le monde entier se liguait contre nous, je savais qu’elle serait toujours là, marchant à mes côtés, près de moi, me rassurant. J’aurais pu vivre une vie comme celle-là, tant qu’elle était à mes côtés. J’aurais pu… continuer à me battre.

Elle déglutit péniblement, les yeux brouillés.

— Ce jour-là, je n’aurais pas imaginé une seule seconde que je la voyais pour la toute dernière fois, que la regarder dans les yeux, la prendre dans mes bras serait définitivement terminé.

En quelques minutes, mon monde s’est effondré, sans que je ne puisse rien faire.

Elle détourna son regard vers chacune des personnes présentes dans la salle.

— Elle devait avoir 18 ans aujourd’hui. Au lieu de ça, elle se trouve six pieds sous terre. Pourquoi ? Parce que vous nous avez empêchées de vivre.

« Personne ne peut savoir avec certitude l’impact qu’il aura sur la vie d’autrui. La plupart du temps, on n’en a même pas la moindre idée. Mais ça ne nous empêche pas de continuer comme si de rien était.

« Vous avez laissé des marques derrière vous, des marques invisibles à l’œil nu mais qui oh combien nous ont fait du mal. Quand on bousille une partie de la vie de quelqu’un, on bousille sa vie entière. La moindre petite chose a une influence sur le reste.

« J’espère très sincèrement que vous tirerez quelque chose de tout ça.

« Merci de m’avoir écouté et… je suis désolée.

Elle ferma les yeux et pointa l’arme contre sa tempe. Son visage si doux, son regard malicieux apparurent instantanément derrière ses paupières closes et un sourire se dessina sur ses lèvres, reflet parfait du bien-être qu’elle ressentait à présent. 

Elle appuya sur la détente.

 

– FIN –

 

 

N'hésitez pas à nourir l'auteure, faites-lui savoir ce que vous avez pensé de son histoire !

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01 juillet 2011

Disclaimers

 

2m² + Toi + Moi

  Copyright © 2011

2m² + Toi + Moi 1

Genre : Romance, Policier

 

Cette fiction traite d'une histoire d'amour mettant en scène deux femmes. Ce qui veut dire que si l'idée de deux femmes ensembles vous répulse, vous êtes grandement invité à passer votre chemin  :D  

Pour les autres, je vous souhaite un très bon moment de lecture et j'espère que cette histoire vous plaira. Un gros merci d'avance de prendre le temps de me lire.

Important : L'histoire se déroule peut-être à Bourges, elle n'en reste pas moins fictive, alors si vous connaissez la ville, mais ne reconnaissez aucun des lieux présentés, c'est normal !

Bêta(s) : Un énorme merci à Fred et Jennifer sans qui ce récit ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui.

Longueur :  Six chapitres + Un épilogue. 40 000 mots environ.

Résumé : Deux ans plus tôt, Jordan Miller a quitté la ville sans la moindre explication. Aujourd'hui de retour, elle est bien décidée à retrouver et s'expliquer auprès de celle qui a fait battre son coeur comme jamais personne ne l'avait fait auparavant : son ex, l'agent de police Emmanuelle Cahill.

 

Note de l'auteure : Il est important de rappeler que l'appropriation d'écrits appartenant à autrui est illégal. Ces écrits sont les miens et sont "protégés du fait même de leur existence." Pour plus d'information, c'est par ici : Code de la propriété intellectuelle

En conséquence, si jamais l'envie vous prenait, sachez qu'il vous est interdit de vous emparer de mes écrits pour les reposter ailleurs, qu'ils soient accompagnés ou non d'un lien vers ce site. La seule chose que je vous autorise, c'est justement un lien vers ce site, rien de plus  ;)  Un peu de publicité n'a jamais fait de mal à personne !  :D 

En vous remerciant de votre compréhension.

 

 

 

Chapitre 1 :

Encadré par le Tribunal et la gare SNCF, le commissariat était implanté à proximité du cœur de la ville, sur un boulevard ceinturant le centre. Bâtiment en forme de L, il comprenait un rez-de-chaussée surmonté de deux étages et sa construction devait bien remonter aux années cinquante ou soixante au vu de sa devanture.

Garée sur le parking des visiteurs, le regard fixé sur la porte d’entrée réservée au public, Jordan poussa un profond soupir, ses doigts fins tapotant frénétiquement sur le volant. Cela faisait presque une heure qu’elle cherchait désespérément à trouver le courage de sortir du véhicule, de franchir la porte et… et quoi ? À partir de là, elle ne savait pas. Elle n’y avait pas réfléchi. Elle avait trouvé le courage de venir jusqu’ici, puis s’était dit qu’elle improviserait. Elle entrerait, irait la voir et… et improviserait. C’était son plan, ça lui paraissait bien sur le coup, mais maintenant… maintenant cela faisait une heure qu’elle était là à fixer cette fichue porte de commissariat, une boule d’angoisse lui nouant l’estomac.

Un sourire désabusé se dessina sur ses lèvres alors qu’elle secouait la tête. Elle avait parcouru plus de 5 000 km pour se retrouver ici, en France, dans la ville où elle avait grandi, et voilà qu’elle hésitait sur les derniers mètres.

Ridicule ? Non.

Pathétique.

Mais en vérité, ce qui la tracassait au point qu’elle n’avait presque rien pu avaler ces derniers jours, c’était qu’elle ne savait pas du tout à quelle réaction s’attendre. Et l’ignorance la rongeait littéralement.

Hmm, peut-être qu’elle me giflera. Ou alors... elle éclatera de rire devant mon audace. Jordan grimaça puis se mordilla la lèvre inférieure. Ou bien elle m’ignorera.

Son ventre se contracta légèrement et elle n’eut aucune difficulté à deviner laquelle de ces trois suppositions elle redoutait le plus. Il n’y a rien de pire que l’ignorance de ceux dont on désire tout le contraire. Elle secoua légèrement la tête. Bon, je ferais mieux de me bouger les fesses, car si j’y pense ne serait-ce qu’une seconde  de plus, je n’irai jamais.

Décidée, elle prit une profonde inspiration et sortit finalement du véhicule avant de parcourir les quelques mètres qui la séparaient du bâtiment. Les températures étaient particulièrement élevées en ce début de mois de Mai et quand un courant d’air chaud l’accueillit aussitôt, elle fut contente d’avoir opté pour une légère robe d’été et une paire de tongs.

Poussant la porte d’entrée réservée au public, elle pénétra dans le hall et fut aussitôt surprise de remarquer que tout était semblable à son souvenir ; un vieux néon dispersait péniblement une lumière blafarde sur une partie de la salle et les larges ailes d’un ventilateur ornaient le plafond, brassant l’air de façon agréable. Au mur, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen était encadrée par les arrêtés préfectoraux d’ouverture et de fermeture des périodes de chasse ainsi que par les photographies et signalements d’enfants disparus. Sur sa droite, en continu du hall et à l’opposé de l’accueil, elle pouvait apercevoir deux cellules placées côte à côte ainsi que les salles de dégrisement.

L’hésitation la cloua un instant sur place jusqu’à ce que l’homme situé derrière le comptoir de la réception ne pose son regard sur elle. Âgé d’une cinquantaine d’années, il semblait soulagé de pouvoir enfin porter son attention sur quelque chose. Humpf, je ferais au moins un heureux aujourd’hui, pensa Jordan d’un ton désabusé.

— Mademoiselle ? Je peux vous aider ? demanda-t-il avec intérêt.

Jordan s’approcha d’un pas mal assuré, mais quand elle voulut répondre, la porte s’ouvrit de nouveau derrière elle. Des bruits de mouvements et de conversations lui parvinrent et bien vite, elle sentit son souffle se couper, son cœur s’accélérer et ses mains devenir moites. Elle ne l’avait pas encore vue, mais elle l’avait entendue. Sa voix, si douce, si mélodieuse. Elle l’aurait reconnue entre mille.

Un sourire inconscient se dessina sur ses lèvres et les larmes lui montèrent aux yeux, la poussant à fermer les paupières quelques secondes. C’était comme si son cœur venait de se remettre à battre ; elle ressentait une joie si intense, si forte, qu’elle était persuadée que ses jambes tremblaient sous elle.

— Mademoiselle ?

La voix du policier lui parvint de nouveau et elle secoua la tête avant de se racler légèrement la gorge.

— Non, je viens justement de trouver ce que je cherchais, répondit-elle avec émotion. Merci quand même.

L’homme lui lança un regard perplexe mais elle ne s’y attarda pas. Sa main se posa inconsciemment sur la chaîne qui entourait son cou et elle porta le pendentif à ses lèvres, une prière silencieuse résonnant aussitôt dans sa tête. J’espère que tu vas avoir raison, Hannah.

Elle prit une profonde inspiration, lissa sa robe dans un geste inconscient, puis se retourna.

Comme attiré par un aimant, son regard se posa aussitôt sur elle. Elle était là, entrant tout juste dans le commissariat en compagnie d’un autre officier et tenant le bras d’un homme menotté. Il avait visiblement l’air agacé, et se débattait légèrement pour que la jeune policière le lâche, mais cette dernière ne se laissait pas faire, bien au contraire. L’émotion était si forte que Jordan crut un instant qu’elle allait s’évanouir, c’était la première fois qu’elle la revoyait en deux ans, deux ans… ça lui paraissait une éternité et pourtant, pour une raison qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer, elle avait l’impression que c’était hier.

Tremblante d’émoi, elle ne put s’empêcher de la détailler. La jeune policière était en uniforme, ses longs cheveux bruns qui retombaient habituellement sur ses épaules étaient regroupés à la base de sa nuque en un chignon serré et ses yeux d’un vert profond étaient à peine visibles sous sa casquette. Ses lèvres fines, ses pommettes soyeuses, son corps élancé et finement musclé, elle n’avait pas changé. Non, décidément, elle n’avait pas changé…

Sans qu’elle ne s’en rende réellement compte, des images défilèrent devant ses yeux. Leur rencontre, qui avait eue lieu trois ans auparavant, repassa dans sa mémoire, et Jordan revit tout, comme si elle s’était trouvée au cinéma.

 

Bourges. Trois ans plus tôt.

— Quelle plaie…, souffla-t-elle entre ses dents quand un gamin passa pour la troisième fois devant son caddie en hurlant à tout va.

Entre les gens qui bloquaient les rayons, les gosses qui couraient et criaient à droite et à gauche, les mamies qui avançaient à dix kilomètres/heure, elle n’en pouvait plus.

Sa patience atteignit enfin ses limites quand deux enfants passèrent une fois de plus devant elle tout en s’amusant à lancer une balle en plastique dans le rayon bouteilles. Hors d’elle, Jordan chercha aussitôt leurs génitrices du regard, mais une jeune femme située non loin la prit de court. D’un pas rapide, l’inconnue se dirigea vers les deux femmes situées au début du rayon et ne s’arrêta qu’une fois arrivée à leur hauteur, un faux sourire sur les lèvres.

— Mesdames. Dites-moi, simple curiosité mais... vous n'avez rien de mieux à faire que de laisser vos enfants courir et toucher à tout au risque de se blesser ? Si vous voulez les faire courir, faites le dehors, ce n'est pas un terrain de foot ici.

Oooh elle n’est pas contente du tout, pensa Jordan avec amusement, notant la posture tendue et le ton ferme de la jeune femme.

L’une des mères, elle, adopta davantage un air indigné.

— Mais c'est un lieu public ! rétorqua-t-elle. On a le droit de faire ce que l’on veut et aller où on veut avec nos enfants ! ajouta-t-elle, visiblement outrée.

Jordan vit l’inconnue croiser ses bras sous sa poitrine avant qu’elle ne réponde :

— Oh eh bien la prochaine fois, je viens chez vous, je crie, je touche à vos affaires et je jouerai à la balle dans votre appartement ! Excusez-moi, madame, les enfants ne sont effectivement pas interdits ici, simplement, je constate un manque de fermeté dans leur éducation.

Sur ce, elle leur tourna le dos et récupéra son caddie qu’elle avait laissé non loin de Jordan. Cette dernière vit les deux mères partir mécontentes, essayant tant bien que mal de faire en sorte que leurs enfants les suivent et elle eut du mal à retenir un rire. Elle avait littéralement adoré l’intervention de l’inconnue et plus encore le regard offensé qui avait habité le visage des deux mères.

— Je crois qu’elles ne reviendront pas de sitôt, dit-elle tout en déposant un pack d’eau dans son caddie.

La jeune femme lui adressa un sourire.

— Je ne crois pas non plus. Dommage qu’il n’y ait pas eu de responsables, ce genre de personne mériterait vraiment qu’on les rappelle à l’ordre.

— Hmm, je suis d’accord, acquiesça Jordan. C’est un peu comme les flics, ils ne sont jamais là quand il faut. 

Sa réplique lui valut un haussement de sourcils, suivit d’un éclat de rire.

— Qu’est-ce que j’ai dit ? demanda Jordan dans l’incompréhension la plus totale.

Elle vit la jeune femme fouiller dans son sac à main, de petites saccades de rires l’échappant toujours, puis en sortir un petit étui en cuir qu’elle ouvrit.

— Emmanuelle Cahill, agent de police, sourit la jeune femme tout en lui tendant une main. 

Jordan détailla la carte les yeux grands ouverts.

— Oh merde, lâcha-t-elle avant de plaquer une main sur ses lèvres quand l’inconnue éclata à nouveau de rire.

Elle sentit une douce chaleur envahir son visage.

— La pizzéria du coin pour me faire pardonner ? grimaça-t-elle.

💕

— Alors dites-moi, vous invitez souvent des inconnus à diner comme ça ? demanda Emmanuelle d’un ton amusé.

Jordan reposa son verre, incapable de s’empêcher de rougir. Après un étonnement non dissimulé de la part de la jeune policière et quelques phrases échangées, elles s’étaient finalement rendues dans une petite pizzéria et avaient opté pour une table située près d’une fenêtre, avec vue sur un petit patio composé de quatre jardinières et d’une fontaine centrale. À l’intérieur, les lumières tamisées créaient une ambiance détendue et elles faisaient tranquillement connaissance autour d’une bouteille de vin blanc, de la musique Italienne résonnant légèrement dans leurs oreilles.

— Dans un lieu romantique, qui plus est, insista la jeune policière. Dois-je me méfier ? ajouta-t-elle, le regard brillant.       

La rougeur de Jordan s'accentua plus encore et elle se frotta maladroitement la joue.

— Hum, si je me souviens bien, le choix se portait sur deux pizzerias, et nous avons choisi celle-ci d'un commun accord.     

Emmanuelle sourit.

— Touchée. Mais seulement parce que j'aime pouvoir identifier ce que je mange, ce qui est bien souvent impossible dans l'autre établissement.

Jordan lâcha un léger rire.

— La devanture m'a toujours rebutée, vous venez de me convaincre de ne jamais y mettre les pieds, répondit-elle. Mais pour répondre à votre première question, non, jamais. Seulement, il fallait bien que je me fasse pardonner. Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi gênée de toute ma vie, dit-elle en secouant la tête. Policière alors, hein ?

— Oui Madame, sourit Emmanuelle en faisant le salut militaire.

Jordan lâcha un rire avant de reprendre son sérieux.

— Ça ne doit pas être évident tous les jours comme profession, dit-elle en fronçant les sourcils.

Un haussement  d’épaules accompagna la réponse :

— C’est certain que je n’ai pas choisi le métier le plus tranquille. Mais dans la réalité, la majeure partie de notre travail est consacrée à des interventions humaines avec des communautés et des citoyens. Situations qui doivent être considérées avec des moyens humains. On a bien plus souvent à travailler avec notre tête et notre cœur qu’avec notre arme.

— Le danger reste tout de même omniprésent, répondit doucement Jordan.

Emmanuelle hocha la tête.

— Mais ce n’est pas cela qui marque le plus, répondit-elle sur le même ton.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda aussitôt Jordan, intriguée.

La jeune policière porta sa part de pizza à ses lèvres et la mastiqua doucement afin de se laisser le temps de réfléchir à la réponse qu’elle allait apporter. Une image traversa son esprit et elle se revit trois ans plus tôt, alors qu’elle venait tout juste d’entrer dans la police. Elle avait alors 24 ans et c’était la première fois qu’elle avait vraiment eu peur pour sa vie. Après un appel d’une jeune femme affolée, elle s’était rendue sur les lieux d’un vol à main armée et aussitôt arrivée sur place, le suspect s’était avancé vers elle tout en dissimulant un objet dans sa poigne. Levant son arme, elle lui avait ordonné de s’arrêter, mais il ne l’avait pas fait. Il avait continué à avancer, le regard tellement tourmenté qu’elle avait eu du mal à s’en détacher. Puis, lorsqu’il avait été tout près d’elle, elle s’était rendu compte que l’objet qu’il tenait n’était en réalité qu’une pierre, et elle avait alors relâché le plus long soupir de soulagement de sa vie avant de baisser son arme, lui donner un coup de poing puis lui passer les menottes.

Elle secoua légèrement la tête afin de reprendre pied avec la réalité.

— Ce n’est pas tant la mort physique qui affecte, mais le malheur qui devait habiter la personne pour qu’elle décide de s’enlever la vie, ou ce qui a pu la pousser à enlever celle des autres.

Elle poursuivit, dans l'espoir de rediriger la conversation vers un sujet plus léger :

— Et toi ? Quel métier exerces-tu ?

Jordan avala la gorgée qu’elle venait de prendre avant de répondre.

— Photographe professionnelle, déclara-t-elle, appréciant intérieurement le passage au tutoiement. J’ai monté ma propre affaire il y a deux ans maintenant avec une amie.

— Oh c’est intéressant. Quel domaine ? demanda Emmanuelle avec intérêt.

— On est spécialisées dans les photos d’entreprises pour la communication, mais on couvre aussi les reportages de type industriel, événementiels, les portraits, les spectacles, les concerts… On fait également de la retouche dans le domaine de la publicité et la photographie de presse. Et il nous arrive aussi de rédiger régulièrement des articles pour des magazines. En bref, on touche à pas mal de domaines, rit-elle.

— Je vois ça, sourit Emmanuelle. Gérer une entreprise, ça ne doit pas être simple, ajouta-t-elle en s’emparant de la bouteille de vin afin de les servir à nouveau.

Jordan secoua la tête.

— Non en effet, ce n’est pas de tout repos, répondit-elle en reposant la part de pizza qu’elle tenait. Il ne faut pas hésiter à ouvrir les portes et à s’investir, même le week-end ! On n’a pas le temps de chômer ! rit-elle. Mais on est deux, et on s’entend très bien, ça aide pas mal. Et puis, il y a de bons côtés. On a la liberté de gérer notre temps de travail en fonction de notre vie privée, on fait ce qu’on aime et puis côtés clients, on n’a pas à se plaindre. Je crois que l’on peut dire que nos recettes sont plutôt convenables, sourit-elle.

— Tu as l’air passionnée.

Ce n’était pas une question. La façon dont Jordan parlait de sa profession était on ne peut plus contagieuse et Emmanuelle ne pouvait s’empêcher de sourire devant son enthousiasme et ses yeux qui pétillaient. Captivée, elle avait même du mal à ne pas la quitter du regard et devait sans arrêt se rappeler de manger. Elle leva intérieurement les yeux au ciel. Pire qu’une gosse devant un feu d’artifice, pensa-t-elle, amusée.

Jordan hocha la tête, une légère coloration recouvrant ses traits.

— C’est une passion avant tout, être photographe, c’est figer à jamais un moment, une émotion, une situation ou une scène… C’est tout un art et ça m’a toujours attiré. J’ai la chance de pouvoir gagner ma vie avec, je ne vais pas m’en plaindre, répondit-elle avant de s’essuyer la bouche à l’aide de sa serviette en papier. 

— Tu dois pas mal voyager aussi, non ?

— Hmm, on bouge pas mal. En général on s’en tient à la France mais il nous arrive de nous déplacer à l’étranger. Le dernier voyage que nous avons fait hors France avec Kathy, mon associée, c’était à Aalborg au Danemark.

— Oh ça devait être magnifique, répondit Emmanuelle, l’air légèrement rêveur.

— Hum, du vent, de la pluie et un froid de canard ! rit Jordan.

— Aïe…, grimaça la jeune policière, amusée elle aussi.

Jordan haussa les épaules.

— Ils nous avaient prévenus qu’il risquait de faire mauvais temps, ils ne s’étaient pas trompés. Mais les photos étaient vraiment réussies. Ils s’étaient rencontrés là-bas et nous ont fait visiter les moindres petits recoins de la ville. C’était magnifique.

— Ce doit être un métier vraiment agréable, sourit Emmanuelle.

— Ça l’est, répondit doucement Jordan, lui rendant son sourire.

💕

Jordan pénétra à l’intérieur de son appartement après avoir ouvert la porte, suivie de près par Emmanuelle. Une douce chaleur les accueillit et après avoir déposé vestes, sacs à main et les quelques courses qu’elle avait faites plus tôt dans la journée, Jordan décida qu’un petit tour du propriétaire s’imposait.

Emmanuelle découvrit donc la cuisine, à droite de l’entrée, assez moderne et dont un simple bar la séparait du salon. Ce dernier dégageait quant à lui une ambiance douce et chaleureuse, mêlant une quiétude et un confort qu’elle se surprit à vraiment apprécier. Un canapé d’angle ainsi que deux fauteuils jonchés de plusieurs coussins rouge et orange entouraient une petite table basse en verre, mais ce qui attira surtout l’attention de la jeune policière, ce fut l’immense baie vitrée qui donnait sur l’extérieur.

Elle s’approcha légèrement et observa les lumières de la ville qui éclairaient faiblement la terrasse en bois. Elle se retourna et n’eut aucun mal à imaginer les rayons du soleil venir s'écraser et se refléter sur les murs blancs et les quelques photos éparpillées ici et là pendant la journée. Le mur en face d’elle, et qui longeait ces deux pièces, était quant à lui envahi de romans, nouvelles et autres ouvrages et elle haussa légèrement les sourcils face à cette collection impressionnante.

— Citron, menthe, chocolat ou fraise ?

La voix de Jordan la tira de sa contemplation et elle tourna la tête dans sa direction.

— Je peux avoir un assortiment ? répondit-elle.

Jordan fit mine de réfléchir.

— Laisse-moi deviner, menthe chocolat ?

— Évidement, sourit aussitôt Emmanuelle, les yeux légèrement brillant.

La jeune photographe secoua la tête, incapable de retenir un rire devant sa bêtise.

— Je t’apporte ça, répondit-elle en regagnant la cuisine. Installe-toi, fais comme chez toi !

Arrivée devant le frigidaire, Jordan sortit tout ce dont elle avait besoin, incapable de se défaire du sourire qui avait élu domicile sur son visage. Qui aurait pu deviner que les policiers pouvaient être d’aussi bonne compagnie ? Elle secoua la tête. Tes clichés te perdront, ma vieille, rit-elle intérieurement.

D’abord un peu intimidée, elle s’était vite sentie plus à l’aise. La jeune policière l’avait à maintes reprises observée, comme si elle avait voulu lui faire comprendre qu’elle s’intéressait à elle et elle s’était surprise à rire et à se sentir bien. Il se passait quelque chose entre elle et la jeune policière, une profonde connivence, une reconnaissance qui étaient en train de naître. Alors, elle n’avait pas réfléchi une seconde lorsqu’elle s’était entendue lui proposer de prendre le dessert chez elle, sans aucun sous-entendu, bien sûr, avait-elle précisé dans un sourire, une sensation de chaleur envahissant néanmoins son visage.

S’emparant des deux coupes de glace, elle rejoignit Emmanuelle, confortablement installée sur le canapé.

— Tiens, dit-elle en lui tendant sa coupelle.

— Merci. C’est toi qui as fait la déco ? demanda la jeune policière.

Jordan hocha la tête.

— Avec l’aide de mon frère, on vit ensemble. Tu aimes ?

— Beaucoup, c’est très apaisant et moderne.

Le regard d’Emmanuelle s’évada autour d’elle, parcourant les clichés divers et variés qui ornaient les murs jusqu’à s’arrêter sur une photographie se trouvant juste à côté du bar. Elle représentait une femme assise sur un canapé, uniquement vêtue de soie noire, d’une paire d’escarpins et de quelques bijoux sur une peau délicatement hâlée, le tout sur fond de décor baroque et intimiste. Les meilleurs armes de la séduction sont souvent les plus simples, ne put-elle s’empêcher de penser.

— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Jordan d’une voix douce, interrompant ses pensées.

Emmanuelle tourna la tête et se retrouva aussitôt face à deux yeux noirs qui la regardaient intensément.

— J’aime beaucoup, répondit-elle sincèrement.

Les joues de Jordan prirent une légère teinte rosée et elle baissa les yeux avant de la regarder à nouveau.

— Qu’est-ce qui te plaît, exactement ?

Emmanuelle reporta son attention sur la photo, laissant le silence s'installer quelques instants le temps de trouver ses mots.

— Eh bien… cette femme a l’air de sortir tout droit d’un film italien, parce que oui, on se croirait plus dans une scène de film que dans une série de mode. L’ambiance est torride, suave et très classe en même temps, ça donne un ensemble féminin très aristocrate, je trouve. J’aime le style tout en retenue et elle dégage un charme… magnétique. Il y a chez elle une espèce de sensualité assurée, maîtrisée mais pas surfaite. Elle a aussi un côté félin, animal et en même temps une classe folle… Et son regard est terriblement énigmatique.

Elle prit un morceau de glace avant de poursuivre.

— Elle dégage quelque chose de plus que ce à quoi on est habitué, plus de sagesse, d’assurance, d’expérience… Une belle femme qui sait être érotique sans verser dans le pornographique. Elle a aussi l’air beaucoup plus âgée que les mannequins d’aujourd’hui, fin de la trentaine, début de la quarantaine peut-être. Mais elle passerait facilement pour quelqu’un de trente ans.

« Son charisme, sa beauté un peu fatiguée, les yeux un peu cernés, les mini ridules qu’on devine aux coins de ses yeux lui donnent une maturité que j’aime beaucoup. Elle a des airs de Sharon Stone… et la même finesse des traits, même forme de visage que Kristin Scott Thomas je trouve, mais en plus doux.

Son observation terminée, Emmanuelle se tourna de nouveau vers Jordan, les yeux brillants :

— Tu es vraiment plus douée pour dire ce que tu ressens à travers la photographie qu'avec les mots, taquina-t-elle dans un sourire.

Jordan ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel avant de lui infliger une petite tape sur le bras.

— Vilaine. En fait, je me suis inspirée des anciennes gloires du mannequinat, qui devaient sans doute être encore toutes jeunes au fait de leur gloire, mais dont le visage avait un charme féminin et plus seulement juvénile. Les mannequins d’aujourd’hui sont bien trop stéréotypées, botoxées et photoshopées à outrance. Elles font bien trop jeunes et tombent trop vite dans la pornographie.

The lights are on but there’s nobody home, dit une voix derrière elles.

Les deux jeunes femmes se retournèrent aussitôt, et Emmanuelle fut surprise de découvrir un jeune garçon assez grand, aux yeux aussi noirs et aux cheveux aussi blonds que ceux de Jordan, le tout accompagné d’un sourire on ne peut plus charmant. La beauté doit être héréditaire dans leur famille, ne put s’empêcher de penser la jeune policière.

Jordan secoua la tête de dépit avant d’expliquer, lorsqu’elle aperçut l’air perdu d’Emmanuelle :

— C’est une expression anglaise, les lumières sont allumées, mais il n'y a personne à domicile. L’aquarium est vide, si tu veux.

— Une blonde quoi, ajouta le jeune homme.

Il n’eut pas le temps de réagir qu’il reçut aussitôt un coup sur l’épaule.

— Aïe ! s’exclama-t-il en s’écartant. Oh allez Jordan, avoue, concernant ces filles, je ne pense pas me tromper ! rit-il

Jordan se contenta de secouer la tête à nouveau avant de reporter son attention sur la jeune policière.

— Emmanuelle, je te présente Mathéo, mon frère. Mat’ je te présente Emmanuelle, une… amie.

L'hésitation ne passa pas inaperçue auprès de la jeune policière qui acquiesça d'un imperceptible hochement de tête afin de lui donner son approbation. Elle obtint aussitôt un sourire radieux en réponse qu'elle ne mit pas bien longtemps à produire à son tour.

— Enchanté, répondit Mathéo en lui serrant la main, faisant fi du petit échange qui venait de s’opérer sous ses yeux.

Il poursuivit à l’intention de sa sœur :

— Tu pars chercher de la nourriture et tu reviens en charmante compagnie. La prochaine fois, c’est moi qui fais les courses !

Emmanuelle ne put s’empêcher de rire, autant face à sa réplique qu’à l’air désolé qui habitait désormais le visage de la jeune photographe.

— Mathéo, soupira Jordan entre ses dents avant de lever les yeux vers elle. Excuse-le, il est… toujours comme ça, ajouta-t-elle, esquivant de justesse la main de son frère qui tentait de lui ébouriffer les cheveux.

Mais la jeune policière ne s’en plaignait pas, au contraire. Ils semblaient partager une belle complicité, prônant le « qui aime bien, châtie bien » et elle pouvait dire, de par leur façon d’interagir l’un avec l’autre, qu’ils étaient visiblement très proches. Elle n’avait d’ailleurs aucun doute sur le fait qu’ils étaient là l’un pour l’autre peu importe la situation.

— Ma sœur t’a parlé de sa passion, à ce que je vois, reprit Mathéo. Il faut voir Jordan quand elle travaille, elle est dans son élément et c’est une vraie championne, sourit-il, l’air visiblement très fier.

Emmanuelle sourit.

— D’après ce que j’ai pu voir, elle a en effet l’air de plutôt bien s’en sortir, acquiesça-t-elle.

— Et Jordan elle est là, au cas où vous l’auriez oublié ! Merci, mais je ne travaille pas seule et —

— Et ta modestie te perdra ! la coupa Mathéo dans un soupir exagéré tout en levant les yeux au ciel.

Ignorant sa sœur, il poursuivit à l'intention de la jeune policière :

— Ce qu’elle ne t’a pas dit, c’est pourquoi elle est aussi douée dans son travail. Si un jour tu as la chance d’assister à une séance, tu t’en rendras compte par toi-même. Le résultat est si impressionnant parce qu’elle est simple, accessible, et ne se prend pas au sérieux. Elle sait mettre à l’aise les personnes qu’elle photographie. Elle a cette « fibre » qui rend la séance photo beaucoup moins impressionnante que ce que l’on imagine. Il n’y a pas d’artifices, les photos ressemblent aux personnes car elle sait comprendre les souhaits, les envies, les personnalités… Elle sait regarder les personnes et les rendre belles. Bref, elle a le talent quoi !

Si Jordan était rouge au début de sa tirade, elle était désormais cramoisie. Et la seule chose que pensait Emmanuelle à ce moment, c’était ô combien cela la rendait craquante.

💕

Un vent léger fouettait leurs visages, soulevant faiblement leurs cheveux tandis qu’elles atteignaient le véhicule de la jeune policière. La petite rue était presque déserte à l’exception de quelques âmes errantes et un silence paisible les entourait.

Prenant appui contre sa voiture, une 407 gris métallisé, Emmanuelle jeta un regard alentour avant de porter son attention sur la jeune femme qui se trouvait juste devant elle.

— Merci pour cette soirée, ça m’a fait beaucoup de bien. 

— De rien, j’ai beaucoup apprécié aussi, lui sourit Jordan.

Puis, avant même qu’elle ne le réalise, elle s’entendit ajouter :

— Exposition photo ?

La jeune policière fronça les sourcils.

— La tienne ?

— Non, répondit Jordan en rougissant. Il y a une exposition sur Paris ce weekend à laquelle j’aimerais assister, ça t’intéresserait ?

— Dans le cadre de ton travail ?

Jordan secoua la tête.

— Non, du tout. C’est une exposition en noir et blanc du célèbre photographe japonais Q. Sakamaki. Des photos de Détroit qui présentent les Etats-Unis non pas comme le rêve américain mais comme un pays parfois semblable à ceux du tiers-monde dévastés par la guerre. Ça te dit ?

Jordan se mordilla l’intérieur de la joue, espérant que le ton de sa voix qui lui avait paru ô combien suppliant à ses propres oreilles n’ait pas eu la même tonalité pour la jeune policière. Pour une raison qu'elle n'arrivait pas à s'expliquer, elle n'avait pas envie que la soirée se termine, et encore moins que la jeune policière disparaisse de sa vie. Elle avait passé un très bon moment en sa compagnie et avait très envie de recommencer.

— Avec plaisir, sourit Emmanuelle.

— Super ! s’exclama aussitôt Jordan. Tu as ton téléphone ?

La jeune policière passa une main derrière son dos et attrapa le portable qu’elle enfonçait toujours dans la poche arrière de son jean avant de le lui tendre.

Les sourcils froncés de concentration, Jordan y enregistra son numéro puis lui rendit son téléphone.

— Voilà, et je t’interdis de le perdre, dit-elle en lui donnant une petite tape amicale sur le bout du nez à l’aide de son doigt.

Emmanuelle lâcha un petit rire.

— Promis.

Jetant de nouveau un regard autour d’elles, elle remarqua que le ciel se couvrait de plus en plus et des éclairs étaient visibles au loin.

— Tu devrais filer te mettre à l’abri avant qu’il ne commence à pleuvoir, ajouta-t-elle doucement.

Suivant son regard, Jordan hocha la tête. Puis, sans réfléchir, elle s’approcha d’elle et l’embrassa sur la joue.

— Prends soin de toi, mademoiselle la policière, lui sourit-elle.

La seconde d’après, elle partait en courant vers son immeuble, les premières gouttes commençant à tomber et le vent gagnant en intensité. Emmanuelle resta un instant interdite, ses doigts caressant sa joue là où Jordan l’avait embrassé, avant de finalement secouer la tête et monter dans son véhicule, le cœur incroyablement léger.

 

Bourges. Aujourd’hui.

— Tiens-toi tranquille ! lâcha la jeune policière tout en resserrant son étreinte, ramenant soudainement Jordan à la réalité.

— Mais j’ai rien à faire ici ! râla l’homme. Depuis quand on a plus le droit de s’envoyer en l’air, hein ?

Jordan haussa les sourcils, ‘s’envoyer en l’air’ ?

— Oh bien sûr que si, mais je ne pense pas qu’un camion poubelle soit le lieu idéal pour ça, ajouta le jeune officier tandis qu’il le forçait à s’assoir sur le banc situé à l’opposé de l’accueil.

Cette fois-ci, Jordan écarquilla les yeux. Dans un camion poubelle ? Beurk… les gens sont dingues ! Et dégoûtants.

Elle vit finalement Emmanuelle jeter un œil dans sa direction, puis demander à son collègue de prendre en charge la situation, et les battements de son cœur s’accélérèrent. Trop tard pour faire demi-tour maintenant, pensa-t-elle tout en frottant ses mains moites contre sa robe.

— Bonjour, je peux vous… aider...

Jordan vit son sourire s’effacer, en même temps que sa voix déclinait pour finalement s’éteindre. Une myriade d’émotions passa sur son visage, et Jordan sembla y décerner de l’incrédulité, de la joie, de la tristesse, de la colère puis finalement, il devint impassible. Un masque impossible à déchiffrer qu’elle n’aurait jamais cru se voir adresser.

— Jordan, prononça enfin la jeune policière, le ton neutre.

— Emmanuelle, murmura Jordan, maîtrisant ses émotions comme elle le pouvait.

Elle avait envie de la serrer dans ses bras, de lui dire ô combien elle lui avait manqué, qu’elle était désolée. Tellement désolée. Mais elle ne pouvait pas. D’une part, parce que les mots restaient désespérément coincés au fond de sa gorge et d’autre part, parce qu’elle doutait fortement que la jeune femme apprécierait.

Devant le silence pesant qui s’installait entre elles, Jordan se racla maladroitement la gorge.

— Il s’est vraiment envoyé en l’air dans un camion poubelle ? demanda-t-elle, désignant le jeune homme du menton.

Ce n'était pas vraiment la question qu'elle avait en tête. Elle était venue dans un but bien précis mais elle devait bien s'avouer qu'elle était complètement terrorisée et ne savait pas par où commencer. Et si elle pouvait gagner du temps eh bien... Eh bien, elle n'allait pas cracher dessus.

La jeune policière haussa les sourcils mais ne put empêcher un sourire de se dessiner sur ses lèvres. Certes la situation en elle-même était assez cocasse, mais Jordan avait toujours réussi à la surprendre. Elle lui répondit, sans réfléchir :

— Hmm, tu n’aurais pas dû assister à ça. Normalement on rentre par la porte de derrière, celle qui donne sur les cellules de garde à vue et les chambres de dégrisement mais le portail de la cour intérieure est en panne.

Elle secoua la tête puis poursuivit :

— Mais oui, il a vraiment fait ça. On nous a signalé la présence suspecte d'un couple derrière un commerce en centre-ville. On a inspecté les alentours et on a entendu des bruits venant de la benne du camion. Mon collègue a sorti sa lampe torche pour qu’on jette un coup d'œil à l'intérieur du véhicule et un homme et une femme étaient là, emmêlés et complètement nus. Ils n'ont même pas remarqué notre présence.

— Dingue… et dégoûtant, répondit Jordan en faisant une grimace. Vous allez faire quoi ? Lui donner une liste des différents hôtels de la région ?

Emmanuelle haussa les sourcils avant d’éclater de rire.

— C’est une idée ! Non, on va le mettre en garde à vue et l’interroger. Il aura très certainement une amende, répondit-elle en se grattant le sourcil, réalisant combien la conversation qu'elles avaient rendait la situation paradoxale.

Les yeux de Jordan se posèrent sur le bracelet à breloques accroché à son poignet et un léger sourire se forma sur ses lèvres. Elle tendit la main et laissa ses doigts courir sur les pendentifs avant de se reculer, bien consciente de la posture désormais crispée d’Emmanuelle.

— Tu l’as toujours, murmura-t-elle, visiblement troublée.

La jeune policière haussa les épaules, contemplant la chaîne de métal froid que Jordan lui avait offerte lors d’un anniversaire.

— Après ce qu’il s’est passé, je pensais que tu aurais préféré ne pas te souvenir de moi, reprit Jordan.

— Crois-moi, j’ai essayé, répondit Emmanuelle d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu.

Jordan hocha la tête, une boule se formant dans sa gorge.

— Je suis désolée, murmura-t-elle.

Emmanuelle releva aussitôt les yeux vers elle mais la réplique acerbe qui était montée en elle mourut avant même d’avoir pu franchir la barrière de ses lèvres. La profonde tristesse qui habitait le regard de Jordan la déstabilisa et elle se surprit à vouloir la prendre dans ses bras, mais elle se reprit à temps. Elle ne pouvait pas. Elle ne devait pas. La douleur était encore trop présente, comment l’oublier ? Comment oublier toutes ces nuits à pleurer jusqu’à s’endormir en espérant ne jamais se réveiller, à espérer disparaître ?

— Qu’est-ce que tu fais ici, Jordan ? demanda-t-elle à la place, maîtrisant tant bien que mal ses émotions.

La jeune photographe prit une profonde inspiration avant de murmurer :

— Je voulais te voir.

— Tu avais deux ans pour le faire, rétorqua aussitôt Emmanuelle.

Jordan serra des dents, les mots, bien qu’on ne peut plus vrais, s’abattant sur elle comme une gifle.

— Je sais, c’est compliqué, répondit-elle tout en se passant une main nerveuse dans les cheveux. Écoute, on pourrait discuter ? Aller dans un café, ou n’importe où…

— Pourquoi faire Jordan ? Tu t’imaginais quoi ? Que tu allais débarquer comme ça, dire que tu es désolée et reprendre les choses où tu les avais laissées comme si de rien était ?

Emmanuelle n’avait pas haussé la voix, à vrai dire, elle avait à peine parlé plus haut qu’un murmure, le regard interrogateur, curieux, triste. Elle reprit, plus doucement :

— Deux années ont passé Jordan, la vie a continué ici. J’ai continué à avancer, sans toi.

Jordan hocha la tête, la gorge serrée, les yeux humides. Même si elle avait espéré, elle s’y était préparée. Elle n’était pas naïve, ni présomptueuse.

Plongeant son regard dans celui de la jeune policière, elle tenta, une dernière fois :

— Laisse-moi juste t’expliquer, s’il te plaît. Juste ça, après… après, si tu ne veux pas me revoir, j’accepterai. Je te laisserai tranquille.

S’il te plaît, laisse-moi t’expliquer Manue… s’il te plaît…

La jeune policière détourna la tête, la mâchoire serrée, avant de poser de nouveau ses yeux sur elle, la fixant intensément, l’expression de son visage impossible à déchiffrer. Finalement, elle soupira :

— Je dois passer au cabinet Leroy et Rivière, j’en ai pour cinq minutes. Il y a un café juste en bas de la rue, tu n’auras qu’à m’y attendre. D’accord ?

— Non, je viens avec toi.

Emmanuelle haussa les sourcils.

— Tu n’en as que pour cinq minutes, je viens avec toi, insista Jordan.

Sachant qu’elle n’aurait pas le dernier mot, la jeune policière soupira à nouveau.

— D’accord, acquiesça-t-elle à contrecœur. Laisse-moi juste le temps de me changer.

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Chapitre 2

L’immeuble, datant des années 1970, était la fierté de la ville. Il regroupait, en plus du célèbre cabinet Leroy et Rivière, les bureaux de plusieurs sociétés ainsi qu’un grand centre commercial.

Perpendiculaire à la rue et légèrement en retrait par rapport aux immeubles voisins, il ne se découvrait que lorsque l'on se trouvait face à son imposante structure rectangulaire. L'entrée principale, située au cœur même du bâtiment, débouchait sur le hall qui, tout comme le reste de l’édifice, était spacieux et moderne. Les murs étaient blancs, la lumière grisée, et le sol paraissait bleu marine lorsque soumis à un éclairage direct. Face au comptoir de la réception, des canapés accueillaient les hôtes, tandis que les deux batteries d'ascenseurs se faisant face fonctionnaient sans cesse. 

Généralement bondé de monde, il était pourtant aujourd’hui désert.

— Il n’y a personne ? demanda Jordan, sa voix résonnant dans le hall, brisant le silence qui les avait suivies depuis leur départ du commissariat.

— Le bâtiment est fermé pour le weekend, excepté pour le cabinet, répondit Emmanuelle tandis qu’elle appelait l’ascenseur. Mais vu l’heure qu’il est, la plupart des employés doivent être rentré chez eux.

Jordan jeta en coup d’œil à l’horloge murale qui surplombait l’accueil. Elle affichait 18h02.

— Pour quelles raisons l’ont-ils fermé ? Grève ?

Emmanuelle ne put retenir un sourire tandis qu’elles pénétraient dans l’ascenseur.

— Ce serait typiquement français, hein ?

Elle reprit cependant rapidement son sérieux et poursuivit d'un ton neutre, tout en appuyant sur le numéro 9 :

— Non, il y a eu une fusillade il y a trois jours.

Jordan tourna aussitôt la tête dans sa direction.

— Oh.

Un léger silence s'installa avant qu’elle ne demande, bien qu'elle n'ait aucune envie de le savoir :

— Il y a eu des victimes ?

— Cinq morts. Une dizaine de blessés. L’homme a ouvert le feu avant de se donner la mort.

Un frisson remonta le long de l’échine de la jeune photographe et elle regarda autour d’elle, peu rassurée.

— Et tu m’emmènes ici ?! accusa-t-elle.

Emmanuelle haussa un sourcil avant de croiser ses bras sous sa poitrine.

— Tu as insisté pour m’accompagner, je te signale.

— Mais je ne savais pas ce qu’il s’était passé ! répondit Jordan en levant les bras au ciel.

Emmanuelle poussa un soupir.

— Jordan, c’était il y a trois jours, le responsable est mort, l’endroit est désert. Tu n’as rien à craindre, promis, ajouta-t-elle plus doucement face à l’air sceptique qui habitait le visage de la jeune photographe.

Jordan la considéra un moment avant de reprendre contenance.

— D’accord, pardon, excuse-moi. Ils comptent rouvrir bientôt ?

Emmanuelle haussa les épaules.

— Une réunion rassemblant les commerçants du centre est prévue demain en début d’après-midi. Alors lundi, je pense.

Jordan hocha la tête puis ferma momentanément les yeux, des images qu’elle connaissait par cœur l’assaillant aussitôt. Emmanuelle allongée sur un lit d’hôpital, le visage pâle, son corps relié par de nombreux câbles à toutes sortes de machines. Seuls le bref bip et le faible mouvement de sa poitrine indiquant qu’elle était encore en vie.

— Dieu merci, cette fois-ci ils ne t’ont pas eue, murmura-t-elle.

— Hmm ? demanda Emmanuelle en détournant les yeux de l’écran digital indiquant la position actuelle de l'ascenseur pour regarder Jordan. Tu as dit quelque chose ?

— Non, rien, répondit cette dernière en secouant la tête.

Elle allait demander si elles étaient bientôt arrivées quand une violente secousse arrêta brièvement l'ascenseur, et elle émit un petit cri de surprise.

— Qu’est-ce que c‘était ça ? demanda-t-elle d’une voix peu assurée, se rapprochant inconsciemment d’Emmanuelle.

— Je ne sais pas, un bruit de freinage. L’ascenseur a du mal à monter, on dirait.

Emmanuelle eut à peine terminé sa phrase que l’ascenseur s’arrêta à nouveau, les lumières clignotant quelques instants avant de s’éteindre pendant plusieurs secondes puis se rallumer, et elle sentit Jordan s’accrocher littéralement à son bras.

— On est arrivé ? chuchota la jeune photographe, tremblante.

Emmanuelle se figea. La douceur de ses mains sur sa peau, l’odeur de son parfum, son souffle chaud contre sa joue... Elle sentit une douce chaleur se propager à travers son corps et elle serra les poings, en colère contre elle-même. Ce n’était peut-être pas voulu, mais elle se sentait trahie par son propre corps. Car la dernière chose qu’elle voulait, c’était ressentir ça. Il lui avait fallu des mois avant d’enfin réussir à enfouir ses sentiments au plus profond d’elle-même, assez profondément pour pouvoir continuer sa route sans être désagréable envers tout le monde, sans vouloir s’effondrer à la première occasion… Toutes ces pensées négatives, ce sentiment d'être dévastée, cette douleur qu'elle ressentait, étaient revenus à la minute même où elle avait posé son regard sur Jordan au commissariat. Et comme si cela ne suffisait pas, il fallait que son corps la trahisse, réagissant à son contact, aussi futile soit-il.

Prenant une profonde inspiration, elle rassembla tant bien que mal ses esprits afin de formuler une réponse cohérente.

— Non, je ne crois pas, articula-t-elle enfin. Le dernier étage affiché était le numéro 7.

Elle appuya sur le bouton numéro 9 une nouvelle fois, puis une autre lorsqu’elle vit que l’ascenseur ne bougeait pas.

— On dirait bien qu’on est bloquées, ajouta-t-elle en essayant d’ouvrir la porte.

— Manue, ne crois pas que je sous-estime ta force, mais je pense qu’on ferait mieux d’appeler le numéro d’urgence. Il n’y a que dans les films qu’ils arrivent à ouvrir les portes à mains nues.

L’utilisation de son surnom ne passa pas inaperçu à Emmanuelle et elle essaya d’ignorer l’accélération des battements de son cœur, se rappelant que la jeune femme qui se trouvait derrière elle l’avait laissé tomber deux ans plus tôt. Et puis, pour qui se prenait-elle pour lui faire une réflexion de la sorte ? Elle se retourna, prête à lui lancer une réplique cinglante quand elle aperçut le léger sourire qui flottait sur les lèvres de la jeune photographe.

Elle soupira.

— Oui, tu as raison. Tu as ton portable ? Car visiblement, les boutons ne répondent plus, ajouta-t-elle en appuyant aléatoirement sur chacun. 

Jordan porta une main à sa taille avant de se souvenir que sa robe n’avait pas de poches. Elle laissa retomber sa tête contre la paroi.

— Merde.

— Quoi ? demanda Emmanuelle en relevant les yeux vers elle.

— Mon portable. Il est dans mon sac. Qui est dans ma voiture.

La jeune policière porta aussitôt ses mains à son visage, un grognement s’échappant de ses lèvres. Finalement, elle laissa retomber ses bras à ses côtés.

— Bon, on n’a pas beaucoup de choix. Reste plus qu’à attendre.

— Attendre ? Mais…

— On est vendredi soir, le bâtiment est fermé, et on n’a pas de téléphone. Alors oui, reste plus qu’à attendre jusqu’à demain.

Jordan se contenta de la fixer, la bouche ouverte, mais Emmanuelle l’ignora, le dos en appui contre les portes de l’ascenseur.

J’aurais vraiment mieux fait de rester au lit ce matin, pensa-t-elle en fermant les yeux avant de soupirer.

Quelle journée de merde.

💕

Assises en silence l’une en face de l’autre, chacune laissait son regard s’évader autour d’elle. La cabine, qui devait mesurer tout au plus 2m², diffusait une lumière spectrale se réverbérant dans les miroirs. Le sol en granit composite de couleur assez sombre semblait quant à lui loin d’être confortable, si on en croyait la jeune policière qui remuait pour la énième fois.

Levant les yeux, elle croisa le reflet de Jordan et elle ne put s’empêcher de l’observer discrètement. Les jambes repliées sous elle, son corps semblait tendu et elle se tordait nerveusement les doigts tout en jetant des regards nerveux autour d’elle. Mais paradoxalement, ce ne fut pas ce qui attira le plus l’attention d’Emmanuelle. Elle avait du mal à l’admettre, mais elle la trouvait toujours aussi craquante. Ses cheveux blond cendré, ses yeux d’un noir profond, ses légères taches de rousseur… Elle l’avait toujours trouvé belle, et ce depuis le jour où elle avait posé le regard sur elle pour la première fois dans cette grande chaîne de magasin.

Jordan était une femme simple, autant dans sa façon de s’habiller que dans sa façon d’être, et cela l’avait toujours attirée. Et puis, il y a deux ans, elle était partie, comme ça, du jour au lendemain, sans la moindre explication.

Elle avait voulu la détester, mais elle n’y était pas parvenue. Elle n’avait pas compris et n’avait eu d’autres choix que d’essayer de continuer à vivre, dans l’ignorance, la douleur, le manque.

Aujourd’hui, elle avait enfin la possibilité de savoir, et bien sûr, sa curiosité était piquée, mais elle était aussi appréhensive. Elle avait peur de ce qu’elle pourrait découvrir. Car une fois la vérité révélée, il était impossible de faire machine arrière. Et alors… la douleur n’en serait encore plus insupportable qu’elle ne l’avait été il y a deux ans. 

— Ça va ? demanda-t-elle finalement.

Jordan croisa son regard dans le miroir.

— Oui, c’est juste… c'est un peu étroit, non ? répondit-elle en retirant ses tongs.

La jeune policière haussa les sourcils.

— Tu es claustrophobe ?

Jordan secoua la tête.

— Non, disons juste que je ne me réjouis pas vraiment à l’idée de passer toute une nuit enfermée dans une cabine de 2m² littéralement suspendue au-dessus du sol, répondit-elle sarcastiquement, avant d’ajouter plus doucement : mais je suis contente de ne pas m’y trouver seule.

Leurs regards s’accrochèrent un instant avant qu’Emmanuelle ne rompe le contact, feignant un intérêt évident pour ses mains croisées devant elle. Son attention se porta sur le bracelet à breloque accroché à son poignet et un sourire amer se dessina sur ses lèvres.

— Bon. Puisque nous sommes coincées ici..., commença-t-elle en défaisant l’attache, autant utiliser le temps qui nous est offert à bon escient.

Elle déposa le bracelet au creux de sa paume et tendit sa main vers Jordan.

— Il t’appartient.

Jordan l’observa, interdite.

— Je te l’ai offert, répondit-elle d’une voix difficilement maitrisée.

— Et je n’en veux plus, répondit Emmanuelle en haussant les épaules. Il ne représente plus rien pour moi, maintenant.

Plus rien ? Jordan sentit une boule se former dans sa gorge.

— Manue...

— Emmanuelle, la coupa aussitôt la jeune policière d’un ton sec. Seuls mes amis m’appellent « Manue ». Bien sûr, tu as toujours été plus que ça, poursuivit-elle ironiquement, mais la règle s’applique pour toi aussi désormais.

Le début de larmes lui piqua les yeux et Jordan ferma un instant les paupières avant de reporter son attention sur celle qui avait autrefois eu une emprise sans précédent sur son cœur.

— Alors ça va se passer comme ça, hein ? demanda-t-elle douloureusement. Tu ne vas même pas me laisser m’expliquer.

Emmanuelle haussa les sourcils de surprise.

— Je n’ai jamais dit ça.

— Mais ta décision est déjà prise.

Un léger rire s’échappa des lèvres de la jeune policière qui secoua la tête d’incrédulité.

— Tu es en train de me dire... que tu espérais me faire changer d’avis ? Après m’avoir laissée tomber comme un vulgaire mouchoir usagé ? C’est pas un peu présomptueux, ça ?

— Quoi ? demanda Jordan, perplexe. Je... non, enfin... c’est pas ça.

— Ah bon ? Tu n’espères pas qu’on ressorte d’ici bras dessus, bras dessous, alors ? la poussa Emmanuelle.

Jordan détourna brièvement les yeux.

— Tu ne peux pas me reprocher de vouloir essayer.

Emmanuelle l’observa un instant avant de soupirer.

— Visiblement, non.

Elle s’empara de la main de Jordan et y déposa la chaîne avant de regagner sa place.

— Garde là bien au chaud. On ne sait jamais, peut-être arriveras-tu à me « convaincre », ajouta-t-elle dans un sourire moqueur tout en imitant des guillemets de ses doigts.

Sa phrase à peine terminée, Jordan lui envoya aussitôt la chaine en question en plein visage avant de changer de position afin de ne plus l’avoir dans son champ de vision.

— Tu sais quoi ? Laisse tomber, tu n’as plus rien de la femme que j’ai connue il y a deux ans. T’es vraiment devenue une belle garce. J’ai aucune envie de perdre mon temps avec ça.

Sa voix se brisa sur le dernier mot et elle a appuya sa tête contre la paroi de l’ascenseur, s’essuyant les joues d’une main irritée.

— Et merde, marmonna-t-elle pour elle-même.

Le silence retomba et Emmanuelle observa d’un air absent la chaîne qu’elle tournait entre ses mains avant de reporter son attention sur Jordan. Elle ne pensait pas ce qu’elle avait dit. Ou plutôt si. Elle ne savait pas. La douleur était simplement tellement forte qu’elle ne pouvait s’empêcher d’être désagréable. Peut-être voulait-elle qu’elle souffre elle aussi, qu’elle endure ne serait-ce qu’une dixième de ce que son départ lui a causé ?

Son regard fut attiré par la larme qui coulait silencieusement le long de la joue de Jordan et elle sentit son ventre se serrer, lui faisant réaliser qu’elle aurait tout simplement préféré que la jeune femme ne revienne jamais dans sa vie. C’est trop difficile, tout ceci est trop difficile...

Elle s’éclaircit la gorge.

— Excuse-moi, dit-elle d’une voix douce. Tu as raison, c’était vraiment garce de ma part.

Jordan lui jeta à peine un regard.

— Ravie de voir que tu le reconnais, au moins, lâcha-t-elle sarcastiquement.

Emmanuelle soupira.

— Bon sang Jordan, mets-toi à ma place. Cette situation est loin d’être facile pour moi.

— Parce que tu crois qu’elle l’est pour moi ?! s’exclama la jeune photographe.

— Honnêtement ? J’en sais rien, c’est pas moi qui suis partie ! contra aussitôt Emmanuelle, la colère montant de nouveau en elle.

Jordan ferma les yeux et secoua la tête avant de murmurer :

— Je sais, mais sur le moment..., je n’ai pas pu faire autrement.

La mâchoire d’Emmanuelle se contracta et elle resserra ses doigts autour des breloques, avant de finalement soupirer.

— Bon, et si tu me disais concrètement ce que tu fais là ? T’as quitté le pays pour refaire ta vie je ne sais où, Jordan. Pourquoi ce revirement soudain ? T’as pas trouvé chaussure à ton pieds, alors tu t’es dit « tiens, et si je retournais voir cette bonne vieille Manue, elle a été très loin de me dire non la première fois » ?

Jordan l’observa comme si elle la voyait pour la première fois, les paroles de la jeune policière la blessant plus qu'elle ne l'aurait cru possible.

— Je crois que là, tu ne me pouvais pas me faire plus mal, lâcha-t-elle d’une voix tremblante. Comment peux-tu... sous-entendre une chose pareille ? Après ce qu’on vivait toutes les deux ?

— Tu es partie, tu ne devais pas tenir autant à moi que tu le prétendais.     

Jordan secoua la tête d’incrédulité avant de serrer ses bras autour d’elle comme pour se protéger de la douleur qu’elle ressentait.

— Tu as tort. Bon sang, si tu savais à quel point tu comptais pour moi... à quel point tu comptes pour moi.

Emmanuelle releva aussitôt la tête et la cloua du regard.

— Ne dis pas... ce genre de choses, prononça-t-elle d’une voix grondante.

— Pourquoi ?

— Tu n’en as pas le droit, reprit Emmanuelle, les dents serrées. Tu n’as pas le droit de revenir comme ça, deux ans plus tard, et me sortir que je compte pour toi alors que tu m’as laissé tomber !       

Jordan leva les yeux vers le plafond.

— C’est pourtant là, répondit-elle d’une faible voix. Tu ne peux pas m’empêcher de le ressentir.

Emmanuelle serra des poings avant d’appuyer elle aussi sa tête contre l’un des mirroirs, le regard dirigé vers les petites lampes incrustées dans le plafond, et Jordan remarqua pour la première fois combien son teint était pâle et les cernes qui s’étendaient sous ses yeux. Elle pensa un instant que la lumière de l’ascenseur devait y être pour quelque chose, mais elle se ravisa bien vite. Elle a même perdu du poids, pensa-t-elle en notant ses joues qui étaient plus creusées que dans son souvenir.

— Tu as l’air exténuée, remarqua-t-elle doucement.

Emmanuelle tiqua avant de tourner la tête.

— J’ai eu une longue nuit, répondit-elle.

Jordan haussa les sourcils avant de hocher la tête, un sourire ironique se dessinant sur ses lèvres.

— Hmm, les vieilles habitudes reviennent vite, apparemment, murmura-t-elle plus pour elle-même.

 

Deux ans plus tôt.

Jordan se laissa lourdement tomber sur le canapé, un profond soupir s’échappant de ses lèvres. À l’aide de ses pieds, elle enleva ses chaussures puis étendit ses jambes devant elle avant de reposer sa tête contre le dossier. Les derniers jours qu’elle venait de passer avaient été particulièrement rudes et elle pouvait sentir une grande fatigue appuyer sur ses épaules.

À l'occasion de la semaine de la presse, elle avait travaillé avec une classe de Terminale et leur professeur de SES sur plusieurs séances, afin d’aborder le traitement d'un évènement à partir de photos de presse. Dans un premier temps, elle s’était concentrée sur l’étude de l'image en elle-même en faisant découvrir aux élèves la complexité de sa lecture. Elle leur avait expliqué qu’une photo était déterminée par sa construction plastique, sa polysémie et les contextes historiques et socioculturels qui l’entouraient. Puis, dans un deuxième temps, elle leur avait exposé les visées argumentatives de l'image lorsqu’elle tente de sensibiliser, de persuader, de critiquer, d'inciter à la réflexion, voir à l'action. Elle avait d’ailleurs surnommé le cours « la grammaire de l’image » et les élèves avaient par la suite eux-mêmes photographié un évènement.

Lorsque l’établissement l’avait contacté, elle avait tout de suite été emballée par le projet mais avait tout de même ressenti une certaine appréhension ; c’était une première, jamais elle n’avait fait ce genre de chose auparavant. Mais elle avait finalement accepté et s’était vite rendu compte qu’elle avait pris la bonne décision. Les élèves avaient joué le jeu à fond et s’étaient vraiment investi. De son côté, elle avait pris beaucoup de plaisir à parler de sa profession qu’elle considérait avant tout comme une passion et leur avait donné quelques astuces sur le cadrage et l'angle de prise de vue. Les photos prises par les élèves avaient été regroupées dans un portfolio nommé « Les p’tits artistes » et elle devait reconnaître qu’il était plutôt bien réussi.

La raison pour laquelle elle était exténuée était qu’en parallèle à cette intervention dans ce lycée, elle avait eu à couvrir le festival de bandes dessinées d'Aix-en-Provence avec un rédacteur et avait également assisté à l’exposition consacrée à Edouard Boubat à Paris, l’une des grandes figures de la photographie humaniste française (il avait été hors de question qu’elle passe à côté). Elle avait donc passé la semaine à enchaîner les allés retours en train.

En général, elle ne couvrait qu’un événement à la fois quand il s’agissait de quelque chose qui prenait du temps et dans lequel il fallait vraiment s’investir, acceptant d’en couvrir plusieurs uniquement si cela se passait dans la même région. Seulement cette fois-ci, son associée étant souffrante, elle n’avait eu d’autres choix que de gérer deux événements étant à plus de 600 km l’un de l’autre.

C’est la dernière fois que je fais ça, se promit-elle intérieurement.

Du bruit provenant du couloir la poussa à se redresser et elle fronça les sourcils de perplexité. Mathéo étant parti en vacances avec sa chérie du moment, il ne devait pas rentrer avant encore deux jours. Qu’avait-elle put bien entendre alors ? Un cadre qui s’était décroché dans l’une des chambres ?

Peu rassurée, elle décida tout de même de se prémunir d’un couteau aiguisé récupéré dans la cuisine avant de s’aventurer dans le couloir. Arrivée à quelques pas de sa chambre, elle hésita cependant. Les bruits avaient cessés, et l'espace d'un instant, elle eut envie de tout laisser tomber et repartir avant de se sentir stupide. Satanés romans policiers et films d'horreur. Mais un nouveau bruit à l'intérieur la fit changer d'avis et, le couteau fermement tenu dans sa main, elle tourna la poignée avant d’ouvrir rapidement la porte.

Elle se figea.

Son oreiller gisait sur le sol, ses draps étaient sans dessus-dessous, et un homme était assis au beau milieu de son lit. Les cheveux d’un noir corbeau, le dos musclé, la peau légèrement hâlée, il embrassait avec ferveur la jeune femme qui se trouvait à califourchon sur ses cuisses, ses lèvres glissant le long de sa gorge, puis descendant inexorablement vers sa poitrine offerte. Jordan vit les yeux d’un vert profond de la jeune femme se fermer tandis qu’elle penchait sa tête en arrière, et elle serra des dents.

C’en était trop.

— Bon sang c’est pas vrai ! Tu te fous de moi Manue, c’est pas possible !

Pris en flagrant délit, le couple se figea aussitôt et Jordan secoua la tête d’incrédulité avant de tourner les talons et quitter la pièce d’un pas décidé.

— Merde ! lâcha finalement la jeune policière, sautant du lit et se rhabillant aussi vite que possible.

L'homme l'observa un instant, surpris, avant de réaliser qu'il n'y aurait pas de fin à ce qu'ils avaient commencés.

— C’était qui cette folle avec son couteau ? demanda-t-il finalement. Et puis, Manue ?

— Emmanuelle, Manue, et elle, c’était la maîtresse des lieux qui va probablement me trucider ! lui répondit-elle.

— Ah. Enchanté, moi c’est —

— Écoute, on verra ça plus tard, d’accord ? Rhabille-toi ! s'exclama la jeune policière en lui lançant ses vêtements en plein visage avant de sortir à son tour dans le couloir. 

Elle retrouva Jordan dans la cuisine et l’attrapa par le bras afin de la forcer à se retourner pour lui faire face, grimaçant légèrement face à son regard noir.

— Jordan attends, ce n’est pas ce que tu —

— Quoi ? Pas ce que je crois ? C’est la troisième fois en deux semaines Manue, la troisième fois ! s’exclama la jeune photographe en faisant de grands gestes. Et dans la chambre cette fois-ci !

Emmanuelle, voyant la pointe du couteau passer plusieurs fois sous son nez, se recula.

— Jordan calme-toi et pose moi ce couteau avant d’éborgner quelqu’un, c’est-à-dire moi !

Jordan lâcha un grognement avant de jeter le couteau sur la table de la cuisine et de s’adosser contre l’évier.

— Bon sang, tu m’as foutu les jetons en plus ! J’ai cru que c’était, que c’était… arg ! T’as un chez toi punaise ! s’énerva-t-elle.

— Tu sais bien que les travaux ne sont pas encore terminés… Écoute, je suis vraiment désolée, ça ne se reproduira plus. C’est promis ! ajouta Emmanuelle devant l’air sceptique de son amie. Et puis, estime-toi heureuse de ne pas être arrivée plus tôt…, dit-elle, un sourire malicieux sur les lèvres.

— Très drôle, lâcha Jordan, croisant les bras sous sa poitrine, refusant d’imaginer ce qu’ils avaient bien pu faire avant qu’elle ne les surprenne.

Elle n’eut cependant pas le temps de poursuivre que l’inconnu entra dans la cuisine nu comme un ver et elle haussa les sourcils, interrogeant Emmanuelle du regard. Elle roula des yeux quand cette dernière se contenta de hausser les épaules.

— Laisse-moi deviner, il ne sait pas qu’ici, c’est pas chez toi, c’est ça ? chuchota-t-elle.

— Non…, répondit la jeune policière d’un air faussement coupable.

Le jeune homme passa un bras autour de la taille d’Emmanuelle et se colla contre son dos avant d’approcher ses lèvres de son oreille :

— Dis-moi ma belle, j’aurais besoin d’un verre…, murmura-t-il d’une voix sensuelle, désignant la bouteille de jus d’orange qu’il tenait dans sa main.

— Et d’un caleçon par la même occasion, marmonna Jordan entre ses dents.

L’homme leva aussitôt les yeux vers elle.

— Pardon ?

— Dans le placard du haut juste à côté du frigo, répondit-elle d’un ton mielleux.

— Ah. Merci, sourit-il.

 Il se servit un verre sous le regard incrédule de Jordan et celui gourmand d’Emmanuelle avant de quitter la cuisine d’un pas nonchalant, et Jordan grimaça quand il murmura en direction de la jeune policière qu’il « l’attendait avec impatience ».

— Je ne sais pas ce qui m’empêche de t’étriper ! lâcha-t-elle dès qu’il fut hors de portée.

— Le fait que je sois ta meilleure amie et que tu m’aimes ? répondit aussitôt Emmanuelle, tout sourire.

— Mouais. Bon et lui, il n’a pas de logement ?

— Il vit en collocation avec trois autres types… Quoique, ça aurait pu être intéressant —

Elle fut interrompue par une main sur ses lèvres.

— Manue ! la coupa Jordan, grimaçante. Je te jure que si tu finies cette phrase...

— Oh ça va, je plaisantais ! répondit la jeune policière une fois libérée. J’ai jamais tenté plus de deux, de toute façon.

— Arg mais arrête ! s’exclama Jordan en portant ses mains à ses oreilles.

La jeune policière lâcha un rire, il était si facile de faire râler son amie qu’elle adorait ça. Elle prit ses mains dans les siennes et poursuivit, lui faisant comprendre du regard qu’elle arrêtait ses taquineries.

— Les travaux devraient être terminés dimanche soir au plus tard. Mathéo passe demain matin pour m’aider. Donc promis, ça ne se reproduira plus.

— Humpf, j’espère bien. Bon, je dois aller faire des courses, toi pendant ce temps là tu me mets ce… truc —

— Hé ne l’insulte pas tu veux ! la coupa Emmanuelle en la pinçant légèrement au niveau du ventre.

— Ne ramène pas tes conquêtes sous mon toit et je ne dirais rien ! rétorqua Jordan, se retenant tant bien que mal de rire. Donc je disais, tu me le mets dehors. Oh et change mes draps par la même occasion, ajouta-t-elle en secouant la tête pour chasser les images qui lui venaient en tête.

— J’en conclus que je suis pardonnée alors ?

 Jordan l’embrassa sur la joue et commença à partir.

— Pas le moins du monde.

— Et si je descends les poubelles ? demanda Emmanuelle, les yeux implorants.

— Mets le dehors… et reste manger ce soir, je verrai, lui répondit Jordan en lui faisant un clin d’œil.

Elle referma la porte de l’appartement derrière elle et prit aussitôt appui contre le battant, priant au nœud lui nouait l’estomac et au pincement qui comprimait son cœur de bien vouloir disparaître.

— Bon sang Jordan, ressaisis-toi, se morigéna-t-elle, s’essuyant les yeux d’une main irritée quand sa vue se brouilla. Tu viens juste de surprendre ta meilleure amie au lit avec un type, y a pas de quoi en faire tout un plat.

Sa gorge se serra et elle secoua la tête dans l’espoir de s’éclaircir les idées, avant de s’éloigner le long du couloir.

Bon sang mais qu’est-ce qui cloche chez moi ?

Si elle avait écouté son cœur, elle l’aurait su.

 

Aujourd’hui.

— Ce n’est pas ce que tu crois.

Jordan haussa un sourcil.

 — Manu — Emmanuelle... ta bouche peut peut-être me mentir, mais tes yeux n’ont jamais pu, répondit-elle, un triste sourire sur les lèvres. Et le fait qu’ils m’évitent actuellement m’incite encore plus à penser que c’est exactement ce que je crois.

Emmanuelle soupira tout en croisant ses bras sous sa poitrine.

— Alors quoi ? Tu es devenue une sainte pendant ces deux dernières années, toi, peut-être ?

Prise de court par la remarque inattendue, Jordan serra la mâchoire avant de laisser son regard retomber sur le sol, la réflexion d’Emmanuelle la touchant plus qu’elle ne l’aurait cru.

— Non, répondit-elle d’une faible voix. J’étais en deuil, alors je pense que tu peux comprendre que j’avais d’autres choses en tête que de m’envoyer en l’air.

La jeune policière sentit aussitôt son visage se décomposer face à ses paroles et elle se racla maladroitement la gorge.

— Je suis désolée, je —

— Non, l’interrompit Jordan en levant une main. C’est exactement ce que tu voulais dire.

— Jordan...

La jeune photographe releva vers elle un regard humide.

— Non, vraiment. Tu veux me blesser ? Soit, mais ça... pas sur ça. Toi mieux que personne sais ce que j’ai dû endurer.

Des flashs lui revinrent soudainement en mémoire et Emmanuelle remua, mal à l’aise.

— Je n’ai pas envie de te blesser, répondit-elle doucement.

Jordan lâcha un rire sans humour.

— Ah ? Ce n’est pourtant pas l’impression que tu donnes.

Emmanuelle soupira.

— Bon, tu es venue pour t’expliquer, non ? On est coincées ici pour la nuit, alors autant en profiter au lieu de passer notre temps à nous quereller. Plus vite on aura commencé, plus vite on en aura terminé. Je t’écoute.

Prise de court, Jordan commença soudainement à paniquer. Elle savait qu’elle allait devoir affronter la vérité, ou plutôt, qu’elle allait devoir la révéler et elle savait également qu’elle était venue pour cela, mais maintenant qu’elle y était, elle était terrorisée. Deux ans auparavant, elle avait laissé son cœur prendre une décision irrationnelle et il lui était désormais terriblement difficile d’admettre qu’elle avait laissé ses émotions prendre le dessus. Comment ai-je pu être aussi stupide... ?

— Jordan ? appela Emmanuelle qui l’avait silencieusement observée pendant la totalité de son monologue interne.

— Excuse-moi, répondit la jeune photographe, secouant la tête afin de reprendre pied avec la réalité. Je crois qu’il est temps, hein ? Oui, il est temps.

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Chapitre 3

Deux ans plus tôt.

Jordan frissonna lorsqu’elle sentit un léger courant d’air frais frôler la peau nue de son épaule et elle  tâtonna un instant afin de tirer la couverture un peu plus sur elle. Alerté par son mouvement, un corps chaud vint se coller contre son dos, rapidement suivi par un souffle chaud contre son cou, et Jordan fronça les sourcils avant de lâcher un hoquet de surprise. Elle s’était couchée seule la veille, non ?

— Qu’est-ce que...

Tournant légèrement la tête, elle croisa deux yeux verts qui la fixaient intensément et l’étincelle qui y brillait la troubla, la poussant à fermer les yeux lorsqu’elle sentit des lèvres chaudes venir caresser sa nuque. La main fraîche qui se posa sur son ventre, sous son débardeur, la ramena cependant rapidement à la réalité et elle se figea, écarquillant légèrement les yeux.

— Manue, qu’est-ce que tu —

— Chut…

Elle sentit les lèvres de la jeune policière se poser de nouveau contre son cou, le couvrant de baisers tandis que sa main caressait tendrement son ventre, poussant ses muscles à se contracter sous son passage. Sa respiration s’accéléra malgré elle et elle sentit une boule se former dans son estomac ; elle voulait la repousser, lui dire d’arrêter mais son cerveau ne lui obéissait pas, paralysé par la surprise et par l’incompréhension de ce qu’il se passait.

La main d’Emmanuelle descendit le long de son flanc pour venir caresser sa cuisse et lorsque sa langue vint jouer avec le lobe de son oreille, un gémissement s’échappa d’entre ses lèvres et elle rougit aussitôt. Même si elle ne voulait pas se l’avouer, elle sentait le désir monter, s’emparant d’elle à la vitesse de l’éclair et la laissant incapable de résister.

Elle sentit la main de la jeune policière passer sur l’intérieur de sa cuisse et la griffer tendrement, collant encore plus son corps contre son dos et elle s’entendit gémir à nouveau.

Oh bon sang. Pourquoi faut-il que je sois aussi sensible à ses caresses ?

Jordan ne voulait pas, mais elle ne bougeait pas non plus. C’était comme si son corps ne lui obéissait plus, comme s’il avait pris les rênes et refusait d’écouter ce que lui disait sa conscience, agissant de lui-même et faisant même tout le contraire.

La langue d’Emmanuelle suivit la courbe de sa mâchoire et son pouls s’accéléra plus encore, sa respiration hachée trahissant son désir non souhaité. Elle sentit les lèvres de la jeune policière descendre jusqu’à sa jugulaire qu’elle s’appliqua à embrasser avant de basculer sur elle, collant son bassin contre le sien puis passant ses jambes musclées de chaque côté de ses hanches.

Oh mon dieu, elle est en train de me rendre folle...

La douce chaleur présente au creux de son ventre s’intensifia et Jordan ferma un instant les yeux avant de les rouvrir lorsqu’elle sentit les mains d’Emmanuelle remonter son débardeur dans une lenteur infinie, s’arrêtant à la lisière de sa poitrine. Son regard se posa sur le corps de la jeune policière, aussi nu que le jour de sa naissance, et elle sentit sa bouche s’assécher soudainement alors qu’un nouveau gémissement s’échappait de ses lèvres.

Oh... mon... dieu... 

Son regard remonta jusqu’au visage d’Emmanuelle qui s’était arrêtée pendant son observation et elle n’eut aucun mal à y discerner l’étincelle amusée qui y brillait avant que la jeune femme baisse la tête et ne vienne jouer avec son nombril, la poussant une nouvelle fois à prendre une inspiration profonde.

Non, elle ne voulait pas. Qu’elle arrête. Qu’elle arrête ce supplice. Je ne peux pas ressentir ça... je ne peux pas... Les lèvres de la jeune policière descendirent jusqu’à son bas ventre, et elle vit ses propres mains venir se glisser dans les cheveux sombres et l’attirer plus encore contre elle, son bassin se cambrant de lui-même lorsque la langue d’Emmanuelle suivit l’élastique de son sous-vêtement.

— Encore...

Le son de sa voix, si rauque, raisonna à ses oreilles et elle se demanda un instant si c’était bien elle qui venait de parler. De longs doigts fins entourèrent ses poignets, les caressants tendrement avant de les lever au-dessus de sa tête, aussitôt suivis par un corps chaud qui se colla de tout son long contre le sien. Le regard vert émeraude d’Emmanuelle captura le sien avant qu’elle ne ferme les yeux lorsqu’elle sentit la main libre de la jeune policière caresser la naissance de sa poitrine avec douceur et désir, la poussant à se mordiller la lèvre inférieure.

— Manue...

Des lèvres douces et chaudes se posèrent soudainement sur les siennes et elle se laissa aller, s’abandonnant à sa langue, à ses lèvres, à ses mains… comme s’il s’agissait d’une drogue annihilant toutes ses résistances. Son bassin se cambra de nouveau sous elle et elle réalisa qu’elle en voulait plus, plus de son corps contre le sien, de ses lèvres sur les siennes, de son souffle dans son cou. Elle sentit la jeune policière abandonner ses poignets et glisser lentement sa main le long de son corps, sur son ventre, puis sous l’élastique de sa culotte avant de venir effleurer...

Ses yeux s’ouvrirent subitement et Jordan se redressa d’un bon, haletante, en sueur et le cœur battant à tout rompre. Son regard glissa vers ses draps gisants à terre et elle porta ses mains à son visage lorsqu’elle se rappela le rêve qu’elle venait de faire. Oh merde… merde, merde, merde, merde, merde. Elle sauta du lit et commença à parcourir la chambre de long en large tout en cherchant désespérément une explication plausible aux images qui ne cessaient d’envahir son esprit.

— Bon, on inspire, et on expire. Ce n’était qu’un rêve. Ça ne veut rien dire. Des rêves étranges, tout le monde en fait, non ?

Elle se passa une main dans les cheveux avant de se tordre nerveusement les doigts.

— Manue est une amie. Ok, bon, une très bonne amie. Voilà. Et... elle est belle. Très belle. Bon, d’accord, plus que très belle. Mais ça ne veut rien dire, pas vrai ? Je ne suis pas la première femme à trouver une autre femme...

Son regard s’arrêta sur une série de photos accrochées au-dessus de son bureau et elle s’y s’attarda un instant. Le premier cliché, en noir et blanc, représentait la jeune policière vêtue d’un simple haut à manches courtes légèrement décolleté et d’un jean. La tête légèrement inclinée, elle arborait un sourire amusé et son regard était presque caché par sa main gauche qui tenait le devant de sa casquette de police.

Jordan se sentit sourire, elle avait attendu Emmanuelle à la sortie du commissariat ce jour-là, avec pour intention de l’inviter à manger une glace avant d’aller voir « Into the Wild » ; elle avait toujours eu un faible pour les films inspirés de faits réels. Sa journée terminée, la jeune policière n’avait pas fait deux pas dans le parking que Jordan l’avait aussitôt intimée de retourner à l’intérieur afin de revenir avec sa casquette. Amusée, Emmanuelle avait rapidement obtempéré avant de prendre la pose sur le capot de sa 407 et laisser Jordan la photographier à sa guise. Cette journée faisait partie de ses meilleurs souvenirs.

Le regard de Jordan s’attarda sur les yeux rieurs d’Emmanuelle et elle ne put s’empêcher de se mordre la lèvre inférieure.

— ... très attirante. Très, très attirante..., finit-elle d’une voix rêveuse avant de porter ses mains à son visage. Ah ! Jordan arrête !

Elle secoua la tête comme pour s’éclaircir les idées mais lorsque son regard s’arrêta de nouveau sur la photographie, elle sentit son ventre se contracter à nouveau.

— Han, merde. Une douche froide. Ça, c’est une bonne idée. Une très très très bonne idée.

Elle s’apprêtait à quitter la pièce lorsqu’elle croisa de nouveau le regard rieur d’Emmanuelle.

— Et arrête de me regarder comme ça, toi ! lâcha-t-elle avant de refermer la porte derrière elle.

💕

Vêtue d’un simple peignoir, ses cheveux humides retombant librement sur ses épaules, Jordan pénétra dans le salon d’un pas assuré et prit place sur le canapé. Elle s’installa confortablement avant de s’emparer de la télécommande et zapper sans prêter attention aux images qui défilaient sous ses yeux.

Une douche froide une bonne idée... Elle leva intérieurement les yeux au ciel. Comme quoi il ne faut vraiment pas croire ce qu’ils racontent à la télévision, pensa-t-elle en glissant ses jambes sous elle.

Du mouvement sur la droite attira son regard et elle remarqua finalement la présence de son frère assis dans le fauteuil qui jouxtait le canapé. Levant les yeux de son magazine, il l’observa un moment avant de se racler légèrement la gorge.

— Tombée du lit ?

Jordan lui jeta un rapide coup d’œil avant de reporter son attention sur l’écran.

— Si on veut, marmonna-t-elle.

Mathéo retint un sourire.

— Bon, je t’écoute.

Jordan lui lança un regard mêlant perplexité et interrogation.

— Hein ?

— Tu as l’air absent, les yeux rivés sur l’écran, et les sourcils froncés, répondit Mathéo en feuilletant de nouveau son magazine. Quelque chose te tracasse et tu es en train d’y réfléchir. J’attends simplement la question que tu vas me poser dans, disons quelques secondes.

Jordan sourit, amusée.

— Tu le sais uniquement parce que tu agis de la même façon, p’tit frère.

Mathéo leva les yeux au ciel.

— De quelques minutes seulement, répondit-il en plissant les yeux. Alors ?

Le sourire de Jordan s’effaça pour laisser place à un air incertain.

— Tu... hum, est-ce que tu... me verrais lesbienne ?

Mathéo haussa les sourcils, surpris.

— Lesbienne ? Pourquoi est-ce que tu me demandes ça ?

Jordan haussa les épaules, le regard fixé sur sa main qui redessinait le contour des touches de la télécommande.

— Je sais pas… tu en penses quoi ?

Mathéo replia son magazine avant de le déposer sur la table basse, il posa ses coudes sur ses genoux et croisa ses mains devant lui.

— Hum, ça n’aurait pas un lien avec Emmanuelle ?

Jordan leva aussitôt les yeux dans sa direction.

— Non, pas du tout.

Mathéo se sentit sourire.

— Jordan, tu es en train de me mentir.

Elle le considéra, l’air étonné.

— Ta lèvre, tu te mordilles toujours la lèvre inférieure quand tu mens. Et tu viens par deux fois de te pincer l'arête du nez.

— Ah, grimaça Jordan. Tu aurais pu me dire que tu avais remarqué ça !

— C’est Kat’ qui me l’a dit, rit-il en se rasseyant confortablement au fond du fauteuil. Elle te plaît ? demanda-t-il en reprenant son sérieux.

Jordan sentit une douce chaleur monter le long de ses joues et elle détourna les yeux.

— Oh oui, elle te plaît ! rit aussitôt son frère. Quoique je ne devrais pas être surpris, ça fait quoi, un an que tu la connais ? Vous êtes inséparables, quand vous ne travaillez pas vous êtes ensemble, et quand vous n’êtes pas ensemble, vous vous téléphonez. Des vraies sangsues !

— Mat’ ! gémit Jordan en lui lançant l’oreiller qui se trouvait à sa portée. Je ne sais pas ce que je ressens exactement, et puis, c’est une femme, j’ai jamais ressenti ça pour une femme. Et puis elle, que pense-t-elle de moi ? Et —

Mathéo leva les mains pour l’arrêter.

— Hop hop hop ! Doucement Jordan, si tu continues comme ça tu vas me faire une crise cardiaque ! Allez, viens là, dit-il plus doucement en s’installant à ses côtés et la prenant dans ses bras. Je n’ai pas de réponse toute faite à te donner, je ne peux pas te dire ce que tu ou ce qu’elle ressent ni ce qu’il faut ou ne faut pas faire.  Mais je pense que... prendre ton temps, et voir comme les choses évoluent, c’est plutôt un bon début, non ?

Il croisa son regard.

— Quoi qu’il arrive, je suis là, ajouta-t-il sincèrement.

Jordan l’embrassa sur la joue avant de poser sa tête sur son épaule.

— Je sais ça, Mat’. Mais… imaginons que... enfin, tu sais. Ça ne te poserait pas de problème ? demanda-t-elle, incertaine.

Mathéo passa un doigt sous son menton et lui releva doucement la tête pour pouvoir croiser son regard.

— Jordan, que tu sois avec une femme, qu’il te manque une jambe ou que tu deviennes bleue, ça ne change rien du tout pour moi, et tu le sais. Tu es magnifique quand tu souris, et cette jeune femme y est apparemment pour beaucoup, alors non, ça ne me poserait certainement pas de problème.

Il laissa un sourire se dessiner sur ses lèvres.

— J’ai plutôt envie de la remercier ! ajouta-t-il en lui ébouriffant les cheveux.

— Ah Mat’ ! s’exclama-t-elle aussitôt. T’as de la chance d’être mon frère et que je t’aime, ajouta-t-elle, les yeux plissés.       

Mathéo se contenta d'éclater de rire.

💕

Emmanuelle s’affala dans son fauteuil et observa d’un mauvais œil son meilleur ami et collègue tenter de remettre de l’ordre dans les dossiers éparpillés sur son bureau. 

— Seb, gronda-t-elle. Arrête de tout mélanger ! s'exclama-t-elle en mettant ses mains sur les siennes pour arrêter le massacre.  

— Mélanger ? répéta-t-il, incrédule. Mais il n’y a même pas d’ordre cohérent dans le classement de tes dossiers !      

— Si, répondit Emmanuelle en replaçant ce qu’il avait déplacé. Le mien.      

Sébastien secoua la tête de dépit avant de changer de sujet.   

— Tu n’as toujours pas terminé ton rapport ?  

— Non, grimaça Emmanuelle. Je suis vraiment en retard dans la paperasse… Tu me donnes un coup de main, hein, dis ? demanda-t-elle en le suppliant du regard.

Il se mit à rire.

— Me regarde pas comme ça Manue, je suis aussi débordé que toi, tu sais. Les affaires n’arrêtent pas en ce moment. Et puis, tu es censée être de repos aujourd’hui, qu’est-ce que tu fais là ?

— J’essaye de m’avancer et… de m’occuper, répondit-elle en se passant une main dans les cheveux.

Sébastien haussa les sourcils.

— De t’occuper ? 

— Oui, je déjeune avec Jordan ce midi, alors en attendant, je m’occupe !      

— Jordan ? Oh la blonde avec qui tu déjeunes presque tous les jours de la semaine ?

Emmanuelle opina de la tête et il laissa un sourire malicieux apparaitre sur ses lèvres

— Elle t’a tapé dans l’œil hein ?    

— Je ne vois pas de quoi tu parles, répondit Emmanuelle en détournant le regard.           

— Hmm, bien sûr, répondit Sébastien qui n'y croyait pas du tout. Tu n’es pas sortie en boîte depuis des mois, tu as le sourire jusqu’aux oreilles à chaque fois que tu sais que tu vas la voir, et c’est à peine si tu ne sautes pas au plafond quand elle apparaît dans ton champ de vision. Sans compter que…      

Il s’interrompit, la considérant un moment avant de plisser des yeux :         

— Manue… Tu rougis ?      

Merde.

— Non, marmonna-t-elle en faisant mine de s’occuper de son dossier.        

— Si tu rougis ! Merde… ça doit être la première fois que je te vois rougir depuis le temps que je te connais… Elle te fait perdre tes moyens, hein ?  

Emmanuelle porta ses mains à son visage.         

— Sébastien, arrête ! s'exclama-t-elle, exaspérée. Tu n'as rien d'autre à faire que de raconter... n'importe quoi là ?!       

— Rho allez Manue, ne me dis pas que tu es intimidée… T’as jamais eu de difficultés à mettre quelqu’un dans ton lit ! 

Emmanuelle redressa aussitôt la tête et lui lança un regard noir.      

— Ne la compare certainement pas à un coup d’un soir, siffla-t-elle entre ses dents.         

Sébastien se recula, paumes en l’air.        

— Excuse-moi, je ne voulais pas être insultant. C’est juste que… Ça fait quoi, trois ans qu’on se connait ? Tu n’as jamais eu de relation sérieuse Manue. Je ne t’ai jamais vu… amoureuse.

Emmanuelle haussa les sourcils.

— Amoureuse ? Le soleil t’a tapé sur la tête dis-moi ?  

Elle secoua la tête, incrédule, avant de poursuivre d'un ton sarcastique :     

— Et je ne savais pas que j’avais pris rendez-vous avec un psy. Quel est le pronostique, docteur ?

Elle le coupa avant qu’il n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche :

— Non arrête, je ne veux pas savoir !     

Sébastien soupira.   

— Bon, très bien, évite le sujet autant que tu le veux, mais tu es sous son charme, il n’y a aucun doute là-dessus.

La jeune policière secoua la tête avant de reporter son attention sur le dossier qui se trouvait en face d'elle. Trois ans qu’ils se connaissaient, et il n’avait pas tort : à quand datait sa dernière relation sérieuse ? Elle n’en avait aucune idée. Les histoires sans lendemain étaient tellement plus simples, plus libres et… bien moins douloureuses.

Ils s’étaient d’ailleurs rencontrés comme cela, Sébastien et elle. Elle était en boîte, comme tous les weekends quasiment, et elle et des amis fêtaient l’anniversaire de son cousin lorsqu’elle l’avait vu entrer. Accompagné de deux autres hommes — elle avait appris plus tard qu'il s'agissait de ses frères — ils étaient entrés en file indienne et lui avait été le dernier à passer la porte, un jeune métis aux cheveux bruns et aux yeux marron clair, musclé juste ce qu’il fallait et un sourire à en faire craquer plus d’une. Elle n'avait pas mis longtemps avant de l'approcher, et après quelques verres, ils avaient vite sympathisé et fini la nuit chez lui. Mais le jour venu, elle avait récupéré ses affaires et était rentrée chez elle, comme toujours.       

Elle sourit. Quelle n’avait pas été sa surprise de le retrouver quelques heures plus tard au commissariat où elle apprenait qu’il était désormais son partenaire.

Le ton sérieux de Sébastien la tira de ses pensées.       

— Quoi qu’il en soit, je suis content pour toi Manue. Tu passais ton temps à travailler… Ça va te faire du bien.

Le visage de la jeune policière s'éclaira d'un grand sourire.   

— J’aime quand tu lâches l’affaire, répondit-elle. Et d’ailleurs, il faut que j’y aille si je ne veux pas être en retard !         

Elle se leva, attrapa sa veste et déposa un baiser sur sa joue avant de quitter le commissariat.

Alors qu’elle s’installait au volant de son véhicule, elle ne put néanmoins s’empêcher de repenser aux paroles de son ami. Elle avait beau essayer de le nier, quand elle pensait à Jordan, elle voyait… une magnifique jeune femme, des yeux noirs légèrement en amande, un nez aquilin, des lèvres bien dessinées et de magnifiques cheveux longs blond cendré. Son visage était singulièrement attirant, et elle n’avait pu s’empêcher de remarquer sa silhouette qui débordait d’une sensualité sauvage.

Jordan l'attirait. Le simple fait de prendre sa main dans la sienne faisait battre son cœur si fort qu'elle en était la première surprise. Elle avait beau réfléchir, elle était incapable de se souvenir de la dernière fois où elle avait ressenti une émotion aussi intense, et il ne s'agissait que d'une main serrée. Elle secoua légèrement la tête. Elle n'osait pas imaginer l'effet que son corps tout entier aurait s'il était serré contre le sien.           

Et il ne vaut mieux pas que je me l'imagine.          

Elle prit une profonde inspiration avant de la relâcher doucement, reconnaissant pour la première fois ce que son cœur lui hurlait depuis maintenant de nombreux mois.   

Je tiens à elle. Énormément, admit-elle doucement avant qu'un rire dénué d'humour ne s'échappe de ses lèvres. Si ce n'est pas ironique ça, venant d'une femme dont le cœur est resté fermé durant des années.

Mais après tout... était-ce si inconcevable ?

💕

21… 22… ah, 23B.

Jordan s’apprêtait à appuyer sur la sonnette lorsque la porte s’ouvrit soudainement et laissa apparaître un homme aux cheveux grisonnants, le visage doux. Surprise, elle resta un instant interdite avant de balbutier :     

— Euh... excusez-moi, j'ai dû me tromper de —

— Vous êtes Jordan, c'est ça ?      

Elle fronça les sourcils.       

— Oui, mais…           

— Entrez je vous prie, lui dit-il en lui laissant le passage. Suivez-moi.

Perplexe, Jordan le suivit le long d'un petit couloir qui donnait sur un salon/salle à manger. Le plafond et les murs étaient recouverts de bois sombre, comme dans un bateau, et il se dégageait de l’endroit une ambiance chaleureuse qu'elle appréciait beaucoup. Arrivée dans la salle principale de l’appartement, Jordan remarqua le panier de pique-nique à moitié rempli de nourriture et de boissons qui ornait la table et Emmanuelle en train de plier une nappe à carreaux blanc et rouge.

— Quand tu avais parlé de déjeuner, je ne pensais pas à quelque chose en plein-air, lui dit-elle le sourire aux lèvres.    

Le son de sa voix lui parvint et Emmanuelle releva aussitôt la tête dans sa direction, un sourire illuminant instantanément son visage.

— Jordan ! s'exclama-t-elle en la prenant dans les bras et l’embrassant sur la joue. Au vu de ton sourire, j’en conclu que tu es partante ? Il fait super beau, j’ai pensé que ce serait une bonne idée, non ?

— Oui. Enfin, si tu me laisses choisir l’endroit… 

La jeune policière ne put s’empêcher de rire face au chantage de Jordan.   

— Pas de problème, sourit-elle avant de lever les yeux vers l’homme resté dans l’encadrement de la porte. Ah ! Tu as rencontré l’homme de ma vie, ajouta-t-elle tout sourire.   

— L’homme de ta vie ? répéta Jordan en haussant les sourcils.         

Emmanuelle haussa un sourcil.     

— Tu ne t’es pas présenté ?          

— Et non, il faut croire qu’avec l’âge, les bonnes manières s’envolent ! rit doucement le vieil homme.

Emmanuelle secoua la tête et réprima un sourire devant l’air plus que perdu de Jordan.

— Jordan, je te présente mon père, et mis à part son manque de civisme, il est adorable, le taquina-t-elle.

— Oh. Oui, maintenant que tu le dis, il est vrai que la ressemblance est assez frappante ; tu as ses yeux, sourit doucement Jordan tandis qu’Emmanuelle rougissait. Enchanté monsieur Cahill, dit-elle en lui serrant la main. Je suis ravie de faire enfin votre connaissance. Manue ne m’avait pas dit que vous étiez en ville, ajouta-t-elle en jetant un regard interrogateur à la jeune policière qui haussa les épaules.

— À vrai dire, elle n’était pas au courant, c’est une visite surprise. Et s’il vous plaît, appelez-moi Franck, ajouta-t-il dans un chaleureux sourire.    

Jordan hocha la tête d'un air entendu.    

— Marché conclu. Vous vous joignez à nous pour le pique-nique ?   

— Ce serait avec plaisir mais j’ai d’autres choses de prévues. D’ailleurs, je vous laisse, passez une bonne journée. Manue, je serais au sous-sol, ajouta-t-il en quittant la pièce.

La jeune policière opina de la tête avant de hurler :     

— Merci p’pa !         

— Au sous-sol ? demanda Jordan en fronçant les sourcils.     

— C’est là que se trouve ma voiture. J’ai un petit souci technique, mon père est mécanicien.

— Ah… on prend la mienne alors ?          

Emmanuelle feignit un air exaspéré.        

— Oui Jordan, on prend ta voiture.          

Jordan lâcha un rire tout en s'emparant du panier qu'elle se vit aussitôt retirer des mains par Emmanuelle. 

— Tu es responsable de la nappe, toi, répondit la jeune policière en la lui tendant.

— Humpf, bien lieutenant, marmonna Jordan avant qu'un air malicieux n'apparaisse dans son regard. Hé, Manue ?  

— Hmm ?      

— Je peux faire un excès de vitesse ?      

Emmanuelle haussa les sourcils avant de lui faire face à nouveau.    

— Bien sûr que non !         

Jordan feignit un air boudeur.      

— Oh... et griller un feu rouge ?    

— Jordan..., la prévint la jeune policière alors qu'elle tenait la porte pour qu'elle sorte. Respecte le code de la route.   

— D'accord, d'accord..., capitula Jordan en prenant la direction des escaliers. Oh et rouler avec ton girofard sur le toit ? J'ai toujours rêvé de faire ça.        

Emmanuelle leva les yeux au ciel. 

— Jordaaaaaaaaaaaaaaaan !

💕

Une fois garée sur le parking fait uniquement de gravats, Emmanuelle s’était demandé si son amie ne s’était pas trompée de chemin, l’endroit étant uniquement peuplé d’arbres et d’espaces verts. Jordan, après avoir ri de son air perplexe, lui avait expliqué qu’il faillait suivre un sentier forestier qui menait à un lac artificiel réservé à la baignade et accessible uniquement à pied.         

Elles avaient alors marché pendant une vingtaine de minutes et étaient arrivées près du petit lac entouré d'arbres et de bancs et avec pour unique plage une pelouse verte. Les arbres élancés se reflétaient dans l’eau parfaitement lisse et calme et Emmanuelle ne put s'empêcher de penser qu'il s'agissait d'un vrai morceau de paradis tombé du ciel au milieu de nulle part et complétement désert.

— C’est… magnifique, souffla-t-elle.         

Un doux sourire étira les lèvres de Jordan.        

— Je suis contente que cela te plaise. Je viens souvent ici, c’est un bon moyen pour décompresser et se relaxer.         

— Et c’est toujours désert ?          

— En général, les gens viennent pendant les vacances scolaires, en famille. Le reste de l’année oui, il y a rarement du monde. Et puis, cet endroit est peu connu par la population.   

— Et puis-je savoir, s’il vous plaît, quelle est votre excuse pour ne m'avoir jamais emmenée ici avant ? demanda Emmanuelle d'un air faussement vexé alors que Jordan dépliait la couverture et l’étalait sur le sol au pied d’un grand chêne.   

La jeune femme blonde lâcha un rire.     

— Eh bien, pour ma défense..., répondit-elle alors qu’elles prenaient place sur la nappe, les rayons du soleil filtrant légèrement à travers les branches. Je dirais que, mademoiselle la Biarrote ?

Devant le hochement de tête d'Emmanuelle, elle poursuivit :  

— Que cela fait trois ans que vous vivez dans la région, et que, par conséquent, vous auriez pu le découvrir par vous-même. Mais s'il vous faut vraiment une raison, je dirais simplement que le temps ne s’y prêtait pas et que je n’allais tout de même pas dévoiler toutes mes cartes dans l’immédiat.

— Huh, huh… tu marques un point, admit la jeune policière en hochant la tête. Mais…, ça ne fait pas trois ans, ça fait trois ans et demi, nuance.       

Jordan ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel.      

— Tu es irrécupérable.      

— Je sais, répondit Emmanuelle, le sourire aux lèvres. Et c’est exactement pour ça que tu m’adores.

— Mouais, admit Jordan. Pourquoi avoir quitté Biarritz d’ailleurs ? Tu ne me l’as jamais dit, demanda-t-elle tout en vidant le contenu du panier.

Emmanuelle haussa les épaules.

— J’avais envie de changer d’air.  

— Changer d'air ? C'est tout ?       

— Oui. J’avais fait le tour de ma ville natale, je venais de finir mon stage pour être lieutenant de police et je savais qu’il allait falloir que je me pose. Je n’avais pas envie de faire ça là-bas, alors j’ai décidé de venir ici.        

— Ça n’a pas dû être simple pour ton père…     

— Tu plaisantes ? s'exclama aussitôt Emmanuelle. Il était plutôt content d’être enfin débarrassé de moi ! rit-elle.        

Voyant Jordan hausser les sourcils, elle reprit : 

— Je plaisante, juste que j’étais assez… irresponsable lorsque j’étais jeune, je lui en ai fait voir de toutes les couleurs, ajouta-t-elle en secouant la tête.    

— Oh. Du genre ?    

— Hum, faire plus de 700km pour accrocher un cadenas sur le parapet d’un pont ?        

Jordan recracha presque la gorgée d'eau qu'elle venait de prendre.

— Quoi ?! s’exclama-t-elle. 

Emmanuelle lâcha un petit rire puis hocha la tête.        

— Tu as bien entendu.       

— Oh. Mon. Dieu, répondit Jordan en secouant la tête dans un air de dépit. C’est définitif, tu es encore plus irrécupérable que ce que je croyais. Hé ! couina-t-elle en essayant d’échapper à la jeune policière qui voulait lui infliger une tape sur le bras.        

— Bon, tu veux entendre l’histoire ?       

Jordan hocha la tête.           

— Vas-y, je sens que je vais adorer, sourit-elle. 

— À l’époque, j’avais une CB500 —         

— Une quoi ? l'interrompit aussitôt Jordan.       

— Une CB500, c’est une moto.      

— Oh, répondit la jeune femme avant de réaliser pleinement ce qu'Emmanuelle venait de dire, la poussant à écarquiller les yeux. Attends, c’était en moto en plus ?! Mais t’es dingue !

La jeune policière soupira tout en croisant ses bras sous sa poitrine. Jordan grimaça.

— Excuse-moi, continue.    

— Sûre ? demanda Emmanuelle en haussant un sourcil.         

— Promis ! répondit aussitôt Jordan en mimant une fermeture éclair de ses doigts avant de jeter la clé imaginaire par-dessus son épaule.           

La jeune policière ne put s’empêcher de rire devant sa bêtise.           

— Bon, reprit-elle une fois calmée, j’avais donc une moto, la pauvre, elle a dû subir un nombre incalculable de chutes, la première à peine dix minutes après l’avoir ramenée à la maison, dit-elle en secouant la tête. Bref, une fois le permis en poche, on a décidé, avec ma copine de l’époque, de partir à Paris sur un coup de tête. J’avais à peine 2 ou 3000 kilomètres au guidon, et je me suis retrouvée avec elle en passagère, un top case énorme et des valises latérales pleines à craquer. C’était épique. Arrivées sur Paris, on est allées à l’hôtel histoire de s’installer, se rafraichir et manger un bout. Puis on est parties visiter, c’était la première fois que l’on montait à la capitale et on était assez excitées. Et puis on est tombées sur le pont qui se trouve devant le Louvre et le musée d'Orsay, et on a vu tous ces cadenas qui ornaient le parapet. Tu sais, les amoureux accrochent leur cadenas et jettent la clé dans l’eau.   

Jordan hocha la tête.           

— Mais ce ne sont pas les jeunes mariés qui font ça normalement ? 

— Non, je crois que c’est juste pour les amoureux qui veulent que leur amour dure toujours et qu’aucun rival ne vienne voler leur bien-aimée…, sourit-elle.       

Jordan leva les yeux au ciel.          

— Manue… c’est un rite… ridicule.           

La jeune policière adopta un air faussement outré.      

— Non, amoureux, répondit-elle avant d'afficher un air boudeur.     

— Mouais, admit Jordan bien qu'elle n'était pas du tout convaincue. En tout cas, ce n’est pas moi qui irais faire des centaines de kilomètres pour poser un stupide cadenas sur un pont !

La jeune policière ne put s’empêcher d’exploser de rire.        

— Jordan, j’avais 19 ans, j’étais assez immature à l’époque. Je t’interdis de dire que c’est toujours le cas ! poursuivit-elle en posant une main sur ses lèvres.     

Jordan se contenta de rire puis de donner un coup de langue contre sa paume.    

— Ugh ! répondit Emmanuelle en essuyant sa main sur son jeans. Bah.       

— Et la copine ? Que s’est-il passé ?         

Emmanuelle haussa les épaules.   

— On a rompu une semaine plus tard, répondit-elle.    

— Oh. Comme ça ?  

— J’étais pas amoureuse, on s’entendait bien, on s’amusait bien, voilà.        

Jordan fronça les sourcils. 

— Mais vous avez accroché ce cadenas…

— Hmm, immature, tu te souviens ? répondit doucement Emmanuelle dans un sourire indulgent. Je ne prenais pas ça au sérieux, on l’a fait, voilà, c’était marrant.     

Jordan secoua la tête.         

— Tu es vraiment quelqu’un d’incroyable, tu sais ça ? 

Elle avait prononcé sa phrase sur le ton de la plaisanterie, mais la jeune policière n’avait eu aucun mal à y décerner la pointe de sérieux qui prédominait. Elle ne put s’empêcher de s’empourprer.

— Oh et tu es définitivement adorable quand tu rougis ! s’exclama Jordan en lui déposant un baiser sur la joue, ravie de la voir rougir davantage.           

— Et tu aimes en jouer, hein ? demanda Emmanuelle d'un air désabusé.     

Jordan afficha un sourire malicieux.        

— Possible, répondit-elle, le regard brillant.

💕

Le repas terminé, elles s’étaient allongées l’une à côté de l’autre, laissant le soleil les chauffer doucement tandis que les bonnes histoires, les aventures drôles ou surprenantes, les jeux de mots et autres traits d’esprit fusaient autour d’elles.    

Et puis la jeune policière avait fini par s’allonger sur le ventre, la nuit ayant été courte, elle se sentait fatiguée, somnolente et malgré elle, ses yeux n'avaient pas mis bien longtemps à se fermer d'eux-mêmes et elle s’était aussitôt abandonnée, son esprit dérivant progressivement vers l’inconscient.

Jordan s’était assise contre le tronc d’arbre et, laissant ses pieds glisser dans l’herbe fraichement coupée, elle contemplait le visage lisse et enfantin de la jeune policière, sa joue gauche reposant sur son bras tendu, sa main reposant librement dans l’herbe. En y repensant, Jordan réalisa que leur relation s'était développée à une vitesse folle, et aujourd'hui, elles étaient si proches, si complices qu’elle en avait encore du mal à y croire. Mais elle ne le regrettait pas, c’était si… intense.   

Selon elle, Emmanuelle était d’une beauté rare et extrêmement attirante, et elle l'avait aussitôt remarqué le jour de leur rencontre, mais ce qui l'attirait comme aimant, c'était  ce petit quelque chose que la jeune policière possédait et qu'elle n'arrivait à s'expliquer, mais qui lui procurait un bien-être, une paix intérieure qu'elle n'avait pas ressentie depuis bien longtemps.

Un petit sourire étira ses lèvres alors qu'elle observait le visage calme et paisible. Elle n'échangerait sa place pour rien au monde.

— Je peux savoir ce que tu regardes comme ça ?         

Perdue dans ses pensées, Jordan ne s’était pas rendu compte qu’Emmanuelle s’était réveillée et se délectait de son manque de réaction. Embarrassée, elle ne put cependant s’empêcher de penser que son air à peine réveillé et ses cheveux en bataille rendaient la jeune policière incroyablement sexy.

Sexy ? Jordan secoua frénétiquement la tête. Non mais ça va pas non ?!

— Jordan ? l'appela de nouveau Emmanuelle, l'inquiétude légèrement présente dans sa voix cette fois-ci.

— Oh, euh, rien, rien du tout, bredouilla Jordan en détournant les yeux.      

Emmanuelle sourit doucement.    

— Tu sais que toi aussi tu es adorable quand tu rougis ?        

Face à cette réflexion, la sensation de chaleur qui s'était répandue au niveau de ses joues quelques secondes plus tôt redoubla d’intensité et Jordan pria pour que le sol l'avale. Emmanuelle quant à elle ne put s’empêcher de sourire de plus belle face à l’air embarrassé de son amie et elle se leva afin de déposer un doux baiser sur sa joue.        

— Allez, j’arrête de t’embêter. On va se baigner ?         

Jordan tourna aussitôt la tête dans sa direction et l'observa, les sourcils haussés. 

— Se baigner ? Mais, je n’ai pas de maillot…      

— Si, sourit la jeune policière. J’ai le tien dans le panier.          

Les sourcils de Jordan grimpèrent encore plus sur son front.

— Mais… comment ?          

— Je ne révèle jamais mes sources, la taquina Emmanuelle.   

— Mathéo, siffla aussitôt Jordan entre ses dents.          

— Hmm, mais ne lui en veux pas, je l’ai menacé, répondit la jeune policière avant d'éclater de rire lorsque Jordan devint livide. Oh Jordan, je plaisante ! J’ai juste insisté jusqu’à ce qu’il cède, même s’il n’a pas résisté longtemps, rit-elle.  

Jordan secoua doucement la tête avant de porter ses mains à son visage.   

— Tu es… diabolique, lâcha-t-elle dans un léger rire.   

— Hmm ça m’arrive, taquina Emmanuelle, les yeux brillants. 

Elle se redressa et retira son débardeur avant de faire glisser son short le long de ses interminables jambes et Jordan ne put s'empêcher de la contempler de la tête aux pieds.

Se baigner ?

Elle avala difficilement sa salive.

Bonne idée, très bonne idée, j’ai définitivement besoin de me rafraîchir, pensa-t-elle en attrapant son maillot de bain et se dirigeant vers les cabines d'un pas rapide.

💕

Emmanuelle s’arrêta après avoir fait quelques longueurs et elle jeta un œil autour d'elle tout en ramenant ses cheveux en arrière. Elle ne fut pas déçue lorsqu'elle repéra Jordan qui arrivait au loin, faisant une halte à hauteur du chêne afin de déposer ses affaires avant de s’approcher du lac. La jeune policière nota qu’elle avait troqué son haut et son jean pour un bikini noir très sexy et elle dut se mordre la lèvre inférieure pour empêcher le sourire niais qu’elle sentait monter en elle d’apparaître sur son visage. Jordan était magnifique et elle ne put s’empêcher de laisser son regard glisser le long des courbes de son corps, admirer ses cuisses, effilées et musclées, sa taille fine, son ventre plat, la courbe de ses seins…           

— Je peux savoir ce que tu regardes comme ça ? lui demanda Jordan tout en entrant dans l’eau et nageant doucement vers elle, un large sourire sur les lèvres. 

Bien consciente d’avoir été prise en flagrant délit à son tour, Emmanuelle ignora la douce chaleur qui recouvrait progressivement ses joues et sourit elle aussi.       

— Rien du tout, répondit-elle d’un air innocent. J’étais simplement... ailleurs.          

— Mais bien sûr, répondit la jeune photographe avant de se mettre à battre des pieds et des mains pour l’éclabousser.           

— Ooooh toi ! Tu vas voir !           

Emmanuelle prit une profonde inspiration puis plongea afin de lui attraper les chevilles et l’attirer à elle, ses mains se posèrent autour de sa taille et elle commença à la chatouiller, ravie de l’effet qu’elle provoqua aussitôt. Malgré le fait qu'elle se trouvait sous l'eau, le hoquet de surprise que lâcha Jordan ne lui passa pas inaperçue et elle l'attaqua de plus belle, poussant Jordan à se mettre à hurler et se débattre dans tous les sens, riant à plein poumons.      

Notant qu’elle avait de plus en plus de mal à reprendre sa respiration, Emmanuelle la libéra finalement et leurs rires se calmèrent peu à peu avant qu’elles ne réalisent combien leurs visages étaient proches, chacune pouvant sentir le souffle chaud de l’autre contre ses lèvres.

Jordan plongea ses yeux noir charbon dans ceux de la jeune policière et elle s'approcha légèrement, ses prunelles brillant d'une détermination nouvelle. Les sentiments se mélangeaient en elle, des dizaines de mots s’emmêlaient dans sa tête, mais un seul se démarquait et, malgré la peur qu'elle ressentait, elle décida de lui donner toute son attention et suivre ce que lui disait son cœur. Bonheur.

— Alors, on se dégonfle, mademoiselle la policière ? murmura-t-elle, l’œil brillant tout en se mordillant la lèvre inférieure pour la provoquer. Tu déclares forfait ?    

Un frisson parcourut l'échine d'Emmanuelle face au regard prédateur que Jordan lui lançait. C'était la première fois qu'elle la regardait comme cela et une irrésistible envie de se jeter sur elle, de plaquer ses lèvres contre les siennes, de perdre ses mains dans ses cheveux en bataille s’empara d’elle. Les règles du jeu avaient changé, elle le savait, le voyait, le sentait. Elles basculaient dans quelque chose de beaucoup plus sensuel et elle en avait parfaitement conscience, appréciant le retournement de situation à sa juste valeur.      

— Non, répondit-elle finalement tout en portant une main légèrement tremblante au visage de Jordan. Me dégonfler... c'est mal me connaître, sourit-elle doucement alors qu'elle observait la jeune femme fermer les yeux sous le contact.    

Sa main glissa de la joue de Jordan à son cou, puis traça le cheminement de sa clavicule du bout des doigts, la faisant trembler légèrement. Poursuivant sa route, elle descendit le long de son bras et traça une ligne de feu sur sa peau avant de prendre sa main dans la sienne et nouer ses doigts aux siens.     

Jordan choisit ce moment pour rouvrir les yeux et la regarda, troublée autant qu’elle l'était. Aucune d'elles ne savait à quoi cela rimait, ni comment elles en étaient arrivées là, ni pourquoi elles agissaient ainsi, mais elles se sentaient… bien, juste bien, sereines, heureuses. C’était inexplicable, mais cette sensation nouvelle était tellement agréable qu’elles y prenaient goût et savaient déjà qu’elles ne pourraient plus s’en passer. Elles ressentaient, jusqu'au plus profond de leur être, des sentiments dont elles connaissaient l'existence mais ne soupçonnaient pas leurs grandeurs.

— Jordan...    

Une faible pression sur sa main et les mots s'éteignirent sur ses lèvres, la laissant paralysée lorsque Jordan, le cœur battant, hésitante, glissa vers elle et passa un doigt sur ses lèvres tout en la regardant tendrement, à tel point que le souffle d'Emmanuelle se coupa. Elle attendit, patiemment, nerveusement, le moment où elle allait enfin goûter ses lèvres, leur douceur, leur tendresse…      

Leurs visages s’approchèrent finalement doucement l’un de l’autre, hésitants, et une vague chaude et douce se propagea lentement dans tout leur être. Les mains de la jeune policière se posèrent sur le visage de Jordan et elle caressa tendrement ses joues, sa nuque, ses cheveux, tandis que Jordan la serrait tout contre elle, ses mains quittant sa taille pour s'aventurer dans son dos, s'accrochant à elle comme si elle avait peur qu'elle disparaisse.

Bien vite, leurs bassins se collèrent l'un à l'autre, leurs nez s’effleurèrent, leurs souffles se mélangèrent. Leurs respirations se firent plus rapides et leurs lèvres se frôlèrent enfin, se caressant doucement, presque hésitantes. Leurs paupières se fermèrent et Jordan ne tenta même pas de résister, avançant doucement son visage vers celui d’Emmanuelle, lui laissant le plaisir de combler le peu de distance qui les séparait encore. Des lèvres se posèrent au coin de sa bouche puis sur ses lèvres et elle commença à trembler. Un premier baiser, doux, réservé, presque timide.  

Puis un deuxième, plus tendre, plus passionné. La main d'Emmanuelle trouva doucement son chemin sur la nuque de Jordan, la caressant doucement alors que sa bouche s’entrouvrait et que leurs langues se mêlaient dans une danse sensuelle et envoutante, leurs mains vagabondant sur leurs corps.

Au contact de ses lèvres si douces sur les siennes, de sa langue dans sa bouche, le cœur de Jordan s’emballa alors même qu’elle sentait celui de la jeune policière battre plus fort contre sa poitrine. Prenant son visage entre ses mains, elle embrassa Emmanuelle encore plus passionnément, avec désir tandis que la main de la jeune policière glissait doucement le long de sa cuisse, ses longs doigts fins caressant délicatement sa hanche, avant de remonter tout aussi lentement sur son flanc, ce simple contact lui envoyant des décharges électriques dans tout son corps.

Finalement, elles s’écartèrent légèrement l’une de l’autre, sans se lâcher, le souffle court et Emmanuelle sourit doucement tandis qu’elle unissait sa main à celle de Jordan, ses cheveux mouillés collant à son visage, sa respiration saccadée et ses joues rosies par le trop-plein d’émotions la rendant irrésistible.

— J’en avais envie depuis tellement longtemps, murmura-t-elle en portant leurs mains jointes à ses lèvres, embrassant doucement les doigts doux et fins de la jeune femme.

— Pourquoi avoir attendu, alors ? la défia Jordan en esquissant un sourire.           

La réaction qu'elle obtint ne fut cependant pas celle espérée lorsqu'elle vit Emmanuelle tourner la tête et hausser légèrement les épaules.          

— Manue ? demanda-t-elle, soudainement inquiète.     

Le silence s'installa durant de longues secondes avant qu'Emmanuelle ne réponde finalement :

— J’avais peur, je pense.    

Jordan haussa les sourcils.

— Peur ?       

— J’avais peur de te perdre si jamais les sentiments n’étaient pas réciproques. J’avais peur que… ça te dégoûte, avoua-t-elle honteusement.       

Jordan déposa le bout de ses doigts sous son menton et tourna doucement son visage dans sa direction avant de coller son front contre le sien.  

— Manue, je ne te cache pas que je vais surement avoir besoin d’un peu de temps pour m’y faire, c’est nouveau pour moi, tout ça, répondit-elle d’un signe de la main pour les désigner toutes les deux. Mais me dégoûter ? Non. Certainement pas.    

La jeune policière eu un vestige de sourire aux lèvres et hocha la tête d’un air entendu. La prenant dans ses bras, elle déposa un baiser dans ses cheveux et respira son odeur tout en caressant son dos dans une douceur surprenante. 

— Manue..., reprit Jordan après quelques minutes d'un silence paisible. Pourquoi as-tu cru que j'aurais un problème avec ça ? Je veux dire, je sais que tu es... bisexuelle. Ça ne m'a jamais posé de problèmes.

— Je sais, répondit simplement Emmanuelle avant de soupirer. Seulement, nombre de personnes prétendent accepter l'homosexualité, mais lorsque cela frappe à leur porte... leurs réactions peuvent parfois être surprenantes. 

Jordan hocha la tête d'un air entendu.    

— Ça t'est déjà arrivé ? demanda-t-elle en relevant légèrement la tête afin de pouvoir croiser son regard. Qu'une personne apprenne tes préférences et réagisse mal ?

Emmanuelle eut un petit sourire. 

— Mon père, mais pas pour le côté « bisexuelle ». Plutôt pour l'aspect... « vie de débauche ». Il ne supporte pas le fait que je puisse... coucher à droite et à gauche à longueur de temps, comme il dit.      

Elle regarda au loin avant d'ajouter :       

— Il n'a pas tort..., murmura-t-elle d'un air absent avant d'observer de nouveau Jordan. Mais il va être ravi d'apprendre que cette période est terminée.         

La fin de sa phrase comprenait néanmoins une note interrogative, Emmanuelle ne voulait pas prendre pour acquis ce qui ne l’était peut-être pas.         

Jordan lâcha un rire de soulagement.      

— Et moi qui me demandais comment j'allais faire pour aborder le sujet d'exclusivité, sourit-elle en secouant la tête. Tu es à moi, maintenant, mademoiselle Cahill, taquina-t-elle.         

Emmanuelle sourit aussitôt tout en la serrant de nouveau contre elle.         

— Peu importe ce qu’il adviendra, on l’affrontera ensemble, pas vrai ? murmura-t-elle contre son oreille.

— Exactement, répondit Jordan avant de déposer un léger baiser dans le creux de son cou.

💕

Lorsque Jordan se réveilla, elle mit plusieurs secondes avant de se souvenir de l'endroit où elle se trouvait et de ce qu'il s'était passé. Le lac. Emmanuelle. Le baiser. Elle se sentit rougir. Elle avait encore du mal à croire qu'elles s’étaient embrassées. Mais elle ne regrettait rien. Allongée à l’ombre de l’arbre, dans ses bras, elle ne s'était pas sentie aussi bien depuis une éternité.         

Le menton posé contre le torse de la jeune policière, elle la regarda dormir quelques instants, appréciant l'air paisible et détendu qu'elle dégageait avant de venir déposer un léger baiser sur ses lèvres. Elle se sentit automatiquement sourire lorsqu'elle vit aussitôt Emmanuelle ouvrir les yeux avec difficulté, très certainement éblouie par la lumière du soleil.   

— Bonjour toi, dit-elle doucement lorsqu'Emmanuelle posa enfin son regard sur elle. Bien dormi ?

— Hum, pas assez, mais ce n'est pas moi qui vais m'en plaindre, répondit la jeune policière en lui rendant son sourire. Et toi ? 

— Idem, murmura Jordan en enfouissant sa tête dans le creux de son épaule, sentant immédiatement les bras de la jeune policière se resserrer autour d’elle. Je suis si bien dans tes bras, ajouta-t-elle dans un soupir de contentement.          

— Le sentiment est partagé, répondit Emmanuelle avant de l'embrasser sur le front.

D’un commun accord, sans se concerter, elles laissèrent le silence paisible s’installer durant de longues minutes alors qu'elles profitaient simplement de la présence de l'autre et savouraient son contact, le soleil les chauffant doucement alors qu'un léger vent caressait leurs peaux découvertes.

— Jordan ? demanda finalement Emmanuelle.   

— Hmm ?      

— Tu m’as dit que tes parents vivaient à l’étranger, au Canada, c’est ça ?    

La jeune femme blonde hocha la tête.     

— Thunder Bay, dans l’Ontario. Une ville magnifique…

— Tu ne m’as jamais dit comment tu t’étais retrouvée en France ? lui demanda la jeune policière en passant lentement ses doigts dans ses cheveux blonds.           

Jordan s'installa encore plus confortablement avant de répondre.    

— Eh bien… les étrangers ont tous un truc pour la France, tu sais, Paris, les parfums, la mode, la nourriture, le vin, la culture, les paysages… Bref, et mes parents n’ont pas été épargnés. Au début, ils venaient une fois par an pour les vacances, puis ils se sont installés alors que Mat’ et moi avions à peine deux ans. Ils pensaient rester quelques années, mais finalement, ils sont tombés amoureux de la région. Et puis quand j’ai commencé mes études, à 18 ans, ils se sont décidés à repartir.

— Tu n’as pas voulu partir avec eux ?    

Jordan haussa les épaules. 

— Ma vie était ici, mes amis, mes repères. Je ne me voyais pas tout abandonner et recommencer ailleurs. Bien sûr, le départ de mes parents n’a pas été facile, aussi bien pour Mathéo et moi que pour eux. Mais ils rêvaient d’y retourner depuis longtemps. Après tout, ils avaient vécu la majeure partie de leur vie là-bas. Leur famille, leurs amis, l’ambiance, ils voulaient retrouver tout ça, je ne pouvais pas leur en vouloir.           

Emmanuelle hocha la tête d'un air entendu alors que sa main faisait des allées et venues d'un air absent sur l'avant-bras de Jordan.

— Mais ça ne doit pas être évident tous les jours…      

— Il y a des hauts et des bas, acquiesça Jordan, mais on se téléphone souvent, ils viennent me voir dès qu’ils le peuvent et moi de même. On passe chaque Noël et nouvel an ensemble. Et puis, je ne suis pas seule ici, j’ai Mat’, mes amis. Et puis surtout, je t’ai toi…

Les mots lui parvinrent et Emmanuelle s'écarta légèrement, remontant ses mains jusqu'à sa nuque et tournant légèrement sa tête afin de plonger son regard dans le sien. Le magnifique sourire que lui offrit Jordan alors qu'elle rapprochait lentement ses lèvres jusqu'à frôler les siennes lui coupa un instant le souffle et, fermant les yeux, elle savoura le contact de son corps qui se pressait contre le sien alors qu'elle approfondissait leur baiser. Quelques minutes plus tard, Jordan finit par reculer et posa de nouveau sa tête dans le creux de son cou avant de pousser un soupir de bien-être.          

— Tu sais, répondit-elle alors que ses doigts dessinaient des arabesques inconscientes sur le ventre de la jeune policière. Je crois que je vais très vite devenir dépendante.  

— Hmm, je te comprends, vu comment je suis irrésistible et tout, répondit Emmanuelle avec une fausse arrogance.    

Jordan lui donna aussitôt une légère tape sur l’estomac.         

— Et la modestie dans tout ça ? rit-elle. Continue comme ça, et tu n'en auras plus. 

Emmanuelle feignit un air choqué.           

— Tu n'oserais pas, répondit-elle en plissant des yeux.           

— Tu veux parier ? la taquina Jordan.     

La jeune policière secoua la tête avant de venir l’embrasser sur le front puis se redresser, réalisant qu’il faisait de plus en plus sombre. Jordan, qui la regardait s'asseoir et s'étirer comme un chat, sentit une bouffée de désir lui envahir le ventre et détourna les yeux à regret. Vu la position du soleil, il ne devait pas être loin de six heures du soir et elles allaient devoir rentrer. Il faisait certes chaud la journée mais les nuits étaient encore fraîches. À regret, elle s'assit à son tour et déposa un baiser sur l'épaule de la jeune policière avant de commencer à réunir leurs affaires.   

— Il faut qu'on rentre, ton frère doit se demander où on a disparu, murmura Emmanuelle à contrecœur. Je lui ai promis que tu ne rentrerais pas tard.    

Jordan haussa les sourcils.

— Manue, tu es au courant que ce n’est pas mon père, quand même ?         

— Je sais, rit la jeune policière. Mais vous avez de la route à faire demain, tu dois te reposer, ajouta-t-elle en replaçant une mèche rebelle derrière l’oreille de Jordan.       

— Hmm, tu as raison, admit Jordan à contrecœur. Dommage, j'aurai bien prolongé la soirée en tête-à-tête.    

Emmanuelle lui sourit.        

— Une autre fois…  

— Compte sur moi pour te le rappeler, lui assura Jordan avec un clin d'œil.

Elles se rhabillèrent sans se presser et regagnèrent la voiture tendrement enlacées.

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Chapitre 4

Aujourd’hui.

Une rue déserte. Il fait sombre. Un vent glacial agite les branches des arbres et les feuilles s’en détachent tandis que les premières gouttes s’écrasent sur le sol. Un craquement retentit derrière elle. Un bruit sinistre qui résonne dans sa tête comme un gong sonnant son arrêt de mort. Elle se retourne. Personne.

Son pouls s’accélère, sa gorge est sèche. Elle a l’impression que quelqu’un ou quelque chose l’épie dans la pénombre. Ses yeux se mettent à se brouiller et son cœur bat si fort que ses oreilles bourdonnent. Sa respiration s’accélère, elle marche plus vite.          

— Jordan…   

Elle s’arrête. Était-ce le vent ?         

Une présence l’entoure, elle la ressent, elle pèse sur elle. Elle n’a pas la force de crier, la terreur la cloue, immobile et les nuages bas l’oppressent. Elle ferme les yeux, pour ne pas sentir le vertige. Elle écoute le bruit du vent qui glisse sur les feuilles des arbres, ne sachant dire si ce chuchotement qu’elle entend provient d’une voix étrange et douce ou de la mélodie du vent.      

— Jordan…   

Son souffle se bloque, elle connait cette voix, sa voix… Elle ouvre les yeux et regarde alentour, elle fronce les sourcils, mais elle ne voit rien, les lampadaires sont éteints et tout n’est qu’obscurité. Il n’y a pour tout éclairage que le halo de la pleine lune.       

Des frissons traversent tout son corps et la peur l'envahit : elle sent une présence derrière elle. Un souffle dans son cou, la chaleur d’un corps. La peur au ventre, elle se retourne lentement. Les poings serrés, elle lutte contre l’envie de hurler et de s’enfuir en courant.

Elle reste interdite. Il est là, juste devant elle, tout de blanc vêtu. Il est comme dans son souvenir, ses yeux rieurs, son visage si fin, son sourire… Elle ne peut empêcher les larmes de couler tandis qu’elle caresse tendrement son visage.        

— Jordan…, murmure-t-il.  

Elle réalise soudain combien son teint est pale, ses lèvres sont bleues et ses yeux sont ternes. Sur son t-shirt, une tâche sombre se forme au niveau de sa poitrine et des larmes coulent le long de ses joues.

— Je t’aime Jordan, je t’aime…        

Jordan pose ses mains sur son torse, essayant d’arrêter l’hémorragie. La tâche s’agrandit et elle a beau palper son torse mais elle ne trouve aucune blessure, coupure, rien.     

— Non… non, pas encore… non ! Reste avec moi, je t’en prie ! Me laisse pas… pas encore…, pleure-t-elle tout en tenant fermement son visage entre ses mains.

— C’est fini Jordan, c’est fini… je t’aime…  

— Non ! Reste tu m’entends ! Reste ! Me laisse pas…

Doucement il tombe à genoux et s’allonge sur le sol. Son t-shirt est maintenant presque entièrement recouvert de sang. Jordan s’assoit à ses côtés, son visage au-dessus du sien. Elle le supplie une dernière fois au creux de son oreille, la gorge nouée, les lames coulant le long de ses joues.

— Reste, je t’en prie…          

Les minutes passent et finalement, elle relève la tête, le visage défiguré par la peine. Puis ses sourcils se froncent. Au loin, droit devant elle, se tient une silhouette blanche.      

— Jordan…, murmure la voix douce, mélodieuse. 

Péniblement, elle se redresse, les jambes tremblantes.      

— Manue ? appelle-t-elle, la voix tremblante.       

— Jordan…   

Enjambant le corps inerte du jeune homme, elle avance tant bien que mal vers la silhouette blanche. La jeune femme semble vêtue d’un simple drap, ses longs cheveux bruns flottant autour de son visage, ses yeux verts incroyablement calmes. Elle aimerait l’atteindre, mais plus elle avance, plus la jeune femme reste inaccessible. Jordan accélère, court aussi vite qu’elle le peut, mais rien y fait. La silhouette ne recule pas, non… elle reste au même endroit. La distance entre elles ne diminue pas.

— Manue ! hurle-t-elle, haletante. 

— Jordan…   

La silhouette ferme les yeux, le teint de plus en plus pâle et de nouveau le blanc se mêle de rouge.

— Non… non… Manue, non ! supplie-t-elle la voix brisée. Ne me laisse pas non plus… je t’en supplie…

— Jordan…   

Impuissante, elle tombe à genoux, ne parvenant plus à contrôler ses pleurs alors que la silhouette disparaît. Se laissant glisser sur le sol, elle s’allonge en position du fœtus et se balance frénétiquement d’avant en arrière tandis que le noir l’entoure.

Une douce chaleur sur sa joue la réveilla en sursaut, haletante et transpirante, et elle se demanda un instant où elle se trouvait. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, raisonnant inlassablement dans ses oreilles et un nœud atroce lui serrait l'estomac, la rendant nauséeuse. Une deuxième main se posa sur son visage et deux yeux d’un vert profond se plongèrent dans les siens tandis qu’elle tentait de calmer sa respiration.         

— Chuut Jordan, Jordan, je suis là, ce n’est rien, tu as fait un cauchemar, murmura Emmanuelle en la prenant dans ses bras.       

Sa tête trouva aussitôt refuge contre une épaule accueillante et la jeune photographe éclata en sanglots. Ce cauchemar, elle le connaissait par cœur, il avait hanté ses nuits pendant des mois deux ans auparavant. Cette horreur innommable lui avait consumé l'âme et tourmenté l'esprit et elle n’arrivait pas à croire qu’il était revenu comme ça dans sa vie, aussi facilement. Les derniers évènements, son retour ici, l’évocation du passé la bousculaient visiblement plus qu’elle ne voulait se l’admettre.

Une fois calmée, Emmanuelle lui demanda doucement :

— Ça va ?      

Jordan acquiesça légèrement alors qu'elle reprenait peu à peu ses esprits. Autant qu’elle se souvienne, elles étaient assises en face l’une de l’autre et voilà qu’elle se retrouvait maintenant dans les bras de la jeune policière. Ce n’était pas pour lui déplaire, mais elle était quelque peu perturbée. Jusqu'à présent, Emmanuelle ne s'était pas montrée très chaleureuse, et la voir désormais là, à la réconforter, elle s'en retrouva passablement troublée. 

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle enfin.       

— Tu t’es assoupie, juste après la meilleure partie de l’histoire, répondit Emmanuelle dans un léger sourire avant de froncer les sourcils et poursuivre plus sérieusement. Jordan... c’était Mathéo ?

La jeune photographe la dévisagea aussitôt.      

— Quoi ? demanda-t-elle.   

— Mathéo, tu as hurlé son prénom à plusieurs reprises… Tu ne te souviens pas de quoi tu as rêvé ?

Jordan se concentra quelques secondes et lorsque des flashs lui revinrent en mémoire, elle secoua la tête pour les faire disparaître aussitôt.    

— Je ne sais pas, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, répondit-elle en évitant son regard.

Une larme lui échappa cependant, coulant le long de sa joue, et elle sentit aussitôt deux bras doux et protecteurs enserrer sa taille à nouveau, poussant un sanglot à s'échapper de ses lèvres.           

— Manue..., souffla-t-elle tout en enfouissant sa tête au creux de son épaule.          

La jeune policière la serra fort contre elle tout en caressant tendrement son dos pendant plusieurs minutes avant de se dégager doucement et lui soulever le menton afin de la forcer à la regarder.

— Qu'est-ce qui ne va pas, Jordan ? demanda-t-elle doucement, l’inquiétude visible dans son regard.

La jeune photographe lui adressa un pauvre sourire tout en essuyant ses larmes.

— C'est rien, ça va passer. C'est juste un peu de fatigue, rien de plus... On devrait continuer...

Sur ces mots, elle se détacha de l'étreinte d'Emmanuelle et commença à se tourner lorsque la jeune policière lui attrapa doucement le bras et l'obligea à faire lui faire face.

— Jordan, on n’est pas obligée de continuer si c’est trop difficile pour toi.  

Jordan eut un sourire dénué d'humour. 

— Si j'avais su qu'un simple cauchemar changerait autant ton attitude envers moi, j'y aurais pensé bien plus tôt.         

Emmanuelle serra la mâchoire avant de soupirer doucement.

— Ça n'a rien de drôle, Jordan.     

— Je sais, acquiesça doucement la jeune femme en hochant la tête. Mais le fait est que je n’ai pas fait plus de 5 000 km pour baisser les bras au dernier moment. C’est un cauchemar, c’est tout, ça va aller.

Emmanuelle l'implora du regard et Jordan prit sa main dans la sienne avant de la presser légèrement en signe d'apaisement.       

— Ne te torture pas l’esprit avec ça, s’il te plaît.

Emmanuelle haussa intérieurement les sourcils. Ne te torture pas l’esprit avec ça ? Elle en avait de bonnes ! Jordan était… transfigurée. Son mauvais rêve l’avait complètement retournée, elle avait beaucoup remué et avait hurlé à plusieurs reprise. Et sa réaction après s’être réveillée… Son regard était humide et si triste qu’elle en avait mal au cœur, son teint était livide et même si elle faisait tout pour le cacher, elle tremblait. Comment voulait-elle qu’elle ne s’inquiète pas ?     

Mais insister ne servirait à rien, alors Emmanuelle décida d’attendre que cela vienne d’elle-même, et si cela devait prendre des semaines ou des mois eh bien tant pis, en attendant elle serait là et lui apporterait tout son soutien.        

Elle s’arrêta. Des semaines ? Des mois ? Mais à quoi tu joues là Manue ?! Tu t’imagines qu’elle sera encore là d’ici là ? Elle est déjà partie une fois, qui te dit qu’elle ne repartira pas ?       

— Manue ? Ça va ? demanda Jordan, inquiète du silence qui émanait de son amie.

La jeune policière secoua la tête et choisit de détendre l’atmosphère.

— Ça va, et puis de quoi parles-tu ? Je ne suis pas du genre à m'en faire, ajouta-t-elle dans un air faussement innocent.          

Jordan l'observa et un sourire naquit au coin de ses lèvres.   

— Quoi ?       

— Tu ne sais pas mentir, Manue. D'ailleurs, pour une policière, ça laisse à désirer, la taquina Jordan.

— Moi ? Je ne sais pas mentir ? demanda la jeune policière, feignant d’être blessée. Qu'est-ce qui te permet de dire ça ?

— Hmm... j'hésite, sourit Jordan, amusée. La petite ride entre tes sourcils et ta façon de te toucher le nez surement. Ce sont des signes d'inquiétude et de nervosité chez toi, ajouta-t-elle dans un murmure.

Emmanuelle ne put s’empêcher de lui sourire d'un air gêné, Jordan la connaissait vraiment bien.

— Je suis démasquée. On continue alors ?

Jordan acquiesça avant de se repositionner au creux de ses bras, elle avait besoin de la sentir près d'elle, besoin qu'elle la prenne dans ses bras, qu'elle l'apaise par sa simple présence afin de lui donner la force de poursuivre.         

— Ça ne te gêne pas… si je reste là ? demanda-t-elle incertaine. J'ai envie de te sentir près de moi pour la suite. Je… je ne suis pas sûre d’y arriver sinon, ajouta-t-elle timidement.  

Emmanuelle l'enveloppa aussitôt dans une étreinte rassurante.        

— Je suis là Jordan, tu ne crains rien, lui répondit-elle en déposant un doux baiser sur son front.

Tu joues avec le feu Manue, elle t’a abandonné, tu te souviens ? 

Emmanuelle secoua la tête, chassant les pensées qu’elle ne voulait avoir, et serra Jordan un peu plus fort contre elle.        

Deux ans plus tôt.

— Qu’est-ce qu’on a ?         

— Mathéo Miller, jeune homme de vingt-quatre ans, répondit l’officier en levant les yeux de son bloc-notes.

Il lui fit un signe de la tête pour lui dire de le suivre et poursuivit ses explications en les accompagnants de gestes.      

— D’après les spécialistes de la reconstitution, la voiture s’est engagée à toute allure dans le parking par cette entrée, a percuté une première voiture juste là, renversé la victime, percuté une seconde voiture, sectionné le poteau électrique et a fini sa course en travers du parking juste ici. Il semblerait que le conducteur ait perdu la maîtrise de son véhicule et que le levier de vitesse soit resté enclenché sur la cinquième. Et il a été dépisté à 1,54 g d'alcool/L de sang. Concernant la victime, elle a été percutée de plein fouet et est morte sur le coup, c’est pas beau à voir. Une expertise médicale est prévue ainsi que pour le véhicule.          

— Bien, et le conducteur ? 

— Il a été emmené à l’hôpital, son front a violemment heurté le volant. Des collègues l’ont accompagné, ils l’interrogeront dès que possible.         

L'officier hocha la tête d'un air entendu. 

— Des témoins ?     

— Un, la vieille dame assise là-bas, la scène s’est déroulée sous ses yeux alors qu’elle promenait son chien.

L’officier tourna la tête en direction de l’endroit désigné par son collègue et repéra aussitôt la dame assise sur les marches de l’immeuble et qui discutait avec un policier. Elle semblait totalement bouleversée, le teint blême et s'essuyant continuellement les yeux d'un mouchoir.

Il jeta un œil alentour avant de reporter son attention sur son collègue, un périmètre de sécurité avait été délimité, des hommes et femmes en uniforme s’affairaient à droite, à gauche et des véhicules d’urgence et de police stationnaient un peu partout, empêchant les plus curieux d’approcher.

— Apparemment, ce serait la voisine, il aurait discuté quelques instants avec elle avant de se diriger vers son véhicule, le deuxième qui a été percuté, poursuivit son collègue. Il vivrait en colocation avec sa sœur, Jordan Miller.

— On a un numéro pour la contacter ?   

— J’ai mis le lieutenant Herbomel sur le coup. Tu devrais rentrer chez toi et te reposer tu sais, tu tiens à peine debout, ajouta-t-il en le voyant se masser la nuque.    

— Non, ça va, répondit-il tout en observant le corps enveloppé dans un sac plastique être sanglé sur la civière puis transporté dans l’ambulance. Fais en sorte qu’elle se rende au commissariat dès que possible.

— À vos ordres capitaine.

💕

Refermant la porte derrière elle, Jordan repéra immédiatement son associée. La jeune femme se tenait debout devant un grand bureau recouvert de plusieurs clichés, situé juste devant une grande baie vitrée, et à la façon dont elle tapotait son stylo contre son menton, elle semblait en proie à une profonde réflexion.      

Alors qu'elle s’approchait, Jordan laissa courir son regard sur les différentes photographies éparpillées sur la surface en verre. Elles représentaient un couple posant dans des lieux différents, à différents moments de la journée. Son regard s’arrêta sur une en particulier, situé l’un à côté de l’autre, l’homme légèrement en retrait, son bras caché derrière la femme, on ne distinguait que le haut de leur corps et leur visage. L’homme semblait assez grand, blond et assez mince, elle était plus petite, plus ronde et brune. Il faisait très « souverain » et elle très latino-américaine. Il paraissait discret alors que sa moitié avec l’air plus expansive. Elle semblait spontanée et gaie, lui sérieux et réfléchi. L’attraction des contraires, ne put-elle s’empêcher de penser. Cette complémentarité apparente semblait faire leur force, leur visage dégageant une douceur et un amour inégalable. Une sérénité.

Un sourire se dessina sur ses lèvres, son amie avait du talent et pas une seule fois elle n'avait regretté de s’être associée à elle.

— Engagement sessions ? demanda-t-elle enfin.

Kathy hocha la tête.

— Séance en amoureux au petit matin. Je les avais rencontrés entre deux trains la semaine dernière, j’ai tout de suite adoré le style du jeune homme et le sourire pétillant de la jeune femme. Elle dégage une tendresse… Je les ai retrouvés très tôt pour profiter de la lumière douce et de la température encore fraîche et surtout des rues encore calmes pour explorer tous les petits recoins de notre itinéraire. On a fait deux séances, une avec la lumière pure du début de journée et une en soirée. Ils m’ont demandé de couvrir leur mariage.

Jordan haussa les sourcils.

— On n’a jamais fait ça.

— Je sais, et c’est que je leur ai dit, mais ils ont adorés les photos et tiennent à ce que l’on s’en occupe. J’ai vérifié le planning, on a rien de prévu ce weekend-là.

— Kathy c’est normal, on n’est pas censées bosser le weekend !

La jeune femme leva les yeux au ciel avant de soupirer.

— Je sais, mais ce serait une bonne expérience, non ? C’est un mariage, ça va être sympa ! Allez, dis oui ! dit-elle en la suppliant du regard.

— Kat’ me fais pas cette tête là… Arg, bon d’accord !

— Super ! s’exclama Kathy en tapant des mains. Mais qu’est-ce que tu fais là au fait ? Tu ne devrais pas être sur la route à l’heure qu’il est ?

— Tu connais Mat’, être à l’heure, c’est pas son fort, répondit Jordan en remuant une main dans les airs.

— Vous devez y être à une heure précise ?

Jordan secoua la tête.

— Le concert a lieu ce soir, 21h. On a toute la journée devant nous, on a décidé de partir tôt histoire de visiter un peu la ville.

— Hmmm, d’accord, répondit Kathy en hochant la tête avant de l’observer un instant. Tu n’as pas l’air très emballée en tout cas, même un croque-mort à l’air plus gai que toi.  

Jordan haussa les sourcils.

— Duh, je suis ravie de voir que comme toujours tu ne mâches pas tes mots toi en tout cas, répondit-elle.

Kathy haussa les épaules.

— C’est pour ça que tu m’adores, non ? sourit-elle.

— Mouais. C’est juste que ce n’est pas mon truc, je fais ça pour Mat’.  

— Oh ta bonté te perdra ma belle ! la taquina aussitôt Kathy alors qu’elle se dirigeait vers la machine à café.

Jordan ne put s’empêcher de sourire. Mathéo devait se rendre à Bordeaux pour un concert, il jouait de la guitare dans un groupe et ils devaient se produire lors d’un festival parmi des orchestres réputés. Jordan avait toujours participé à chacun de ses déplacements musicaux, mais ce n’était pas son truc. Non pas qu’ils n’étaient pas doués, ils s’en sortaient plutôt bien mais les concerts, elle n’était pas très fan. Quoi de mieux que d’écouter de la bonne musique, chez soi, en compagnie d’un bon verre de vin ? Elle ne comprenait pas comment les gens pouvaient supporter de passer des heures debout collés par des inconnus pleins de sueurs. Alors elle l’avait fait marcher, il avait dû faire des pieds et des mains pour qu’elle accepte et elle avait tenu tête pour la forme. Elle adorait faire ça.

La sonnerie de son téléphone la sortit soudainement de ses pensées et, le sortant de son sac, elle remarqua que le numéro était inconnu. Fronçant les sourcils, elle se mordit l’intérieur de la joue avant de décrocher.           

— Allo ?        

— Mlle Miller ? répondit la voix rauque à l’autre bout de la ligne.     

— Oui, qui êtes-vous ?        

— Bonjour, je suis le lieutenant Herbomel du commissariat de Bourges.     

— Bonjour…

— Pourriez-vous vous rendre au commissariat dès que possible ?   

Jordan haussa les sourcils.

— Au commissariat ? Pour quelle raison ?         

— Vous en serez informée dès votre arrivée sur place.           

Jordan leva les yeux au ciel.          

— Écoutez, je suis censée prendre la route dans quelques minutes. Alors, s’il vous plaît, pourriez-vous me dire de quoi il en retourne ?   

— Mademoiselle, ce n’est pas une bonne idée…

— Pas une bonne idée ? demanda-t-elle aussitôt alors que son cœur s'accélérait et ses mains devenaient moites. Comment ça ? Il est arrivé quelque chose ?      

Tournant légèrement le dos, elle évita le regard à la fois curieux et inquiet de son associée et chassa tant bien que mal les pensées qu’elle ne voulait avoir. À l’autre bout du fil, elle n’entendait plus rien. Pas de respiration. Même pas un bruit de fond. Rien. Et, pour la première fois, elle comprit que le silence pouvait provoquer bien des souffrances.

Devant l’absence de réaction de son locuteur, elle perdit patience.   

— Mais parlez bon sang !  

— Votre frère, hum, il y a eu un problème, venez au commissariat, que l’on en discute.

— Mon frère ? Qui y a-t-il ? demanda-t-elle en s’appuyant contre le bureau. Dites le moi.

— Mademoiselle — 

— Dites-moi ce qui se passe. Je veux savoir, maintenant, lâcha-t-elle d’un ton qui n’appelait aucune discussion possible.

Le sergent Herbomel comprit que la jeune femme ne lâcherait pas l’affaire et répondit dans un souffle :          

— Votre frère est décédé. On l’a retrouvé mort devant votre immeuble. Je suis désolé.

Les mots lui parvinrent et le téléphone glissa aussitôt de son oreille, une douleur fulgurante lui transperçant la poitrine alors que ses jambes se dérobaient sous elle. Tout sembla tourner autour d’elle, son souffle se coupa et elle n’arriva plus à respirer ni à parler, ses mots se brouillaient, s’entremêlaient.

— Jordan ? Ça va ? Jordan !          

Elle sentit que des bras tentaient de la soutenir, mais elle n’entendait plus rien. Un voile noir s’abattit devant ses yeux.

💕

Emmanuelle regardait à travers la vitre les infirmières qui s’occupaient de Jordan tandis que le médecin lui expliquait ce qu’elle avait.        

— Elle s’est évanouie juste après le coup de téléphone de votre collègue, sa tête a violemment heurté le sol. Heureusement, elle n’a rien de grave, juste une petite coupure et une bosse. On lui a donné ce qu’il faut pour la douleur.          

La jeune policière hocha la tête d’un air entendu sans détourner son regard de la jeune femme aux cheveux blonds qui se trouvait juste sous ses yeux. Son teint était pâle, elle avait les yeux dans le vide et ses poings étaient serrés. Elle ne veut pas pleurer, elle garde ses larmes pour quand elle sera seule, pensa-t-elle. En trois ans de carrière, ce n’était pas la première fois qu’elle avait à faire à quelqu’un qui venait de perdre un proche, pourtant, elle détestait toujours autant cela. Encore plus cette fois-ci, puisqu’il s’agissait de la personne qui comptait le plus pour elle. Et la voir comme cela lui fendait littéralement le cœur. 

— J’aimerais la voir, répondit-elle finalement.   

— Je vous ferais signe dès que les infirmières auront fini de s’occuper d’elle mais, allez-y doucement.

Emmanuelle haussa un sourcil avant de fermer un instant les yeux. 

— Je ne suis pas là dans le cadre du travail, précisa-t-elle, se rappelant qu’elle était toujours en uniforme.

— Oh. D’accord, eh bien, hum, elles ne devraient plus en avoir pour longtemps.    

— Bien. Vous comptez la garder ici encore longtemps ?          

— Non, elle pourra sortir dès que les infirmières en auront terminé, je vais m’occuper de son autorisation de sortie.        

La jeune policière opina de la tête.           

— Merci docteur.

Alors que le médecin s’éloignait, elle se détourna finalement de la vitre et prit place sur l’une des chaises faisant face à la porte de la chambre dans laquelle se trouvait Jordan. Appuyant sa tête contre le mur, elle étendit ses jambes devant elle et s'apprêtait à fermer les yeux lorsqu'une voix familière en provenance du couloir attira soudainement son attention. Tournant légèrement la tête, elle aperçut Sébastien qui arrivait en compagnie d’un collègue.

Non mais je rêve, fulmina-t-elle intérieurement. Son regard s’assombrit dangereusement tandis qu’elle se dirigeait vers eux d’un pas décidé.      

— Qu’est-ce qu’il fait là lui ? demanda-t-elle sans même jeter un œil à l’homme auquel elle faisait référence.

— Il est chargé de l’enquête Manue, on est ici pour l’interroger.       

Emmanuelle haussa les sourcils.   

— L’interroger ? Il s’agit d’un accident, pas d’un meurtre.

Sébastien soupira avant de reprendre d’une voix douce.        

— Manue, c’est la procédure, tu le sais bien.      

— Pas besoin, je sais tout ce qu’il y a à savoir, vous pouvez disposer.          

— Lieutenant Cahill, je —  

— Tu quoi ? l’interrompit soudainement Emmanuelle en tournant la tête vers leur collègue qui jusque-là était resté silencieux. Tu devais lui demander de se rendre au commissariat, pas lui dire que son frère est mort ! Tu es un abruti ou quoi ? Si tu n’es pas capable de faire ton métier correctement, tu devrais sérieusement penser à en changer ! lui dit-elle dit le ton froid mais ferme, tout en évitant de hausser la voix pour ne pas attirer plus de curieux. Retourne au commissariat, je me charge du reste. Compris ?  

Hochant frénétiquement la tête, le jeune policier ne se fit pas prier et reparti sans demander son reste.

— Ce n’est pas possible d’être si incompétent ! lâcha Emmanuelle entre ses dents alors qu’il s’éloignait.

— Manue…

— Quoi ? répondit-elle d’une voix plus sèche qu’elle ne l’aurait voulu.         

— Tu ne crois pas que tu y es allée un peu fort, là ? Tu sais bien qu’annoncer un décès est la plus ingrate et la plus intense des tâches d’un policier.          

— Oui, et la meilleure approche est humaine et sincère. Il faut dire la vérité telle qu’elle est, avec toute la sympathie dont on est capable. On tente de consoler la personne, aussi doucement que possible. Autrement dit, pas en balançant ça au téléphone !        

— Je sais, admit Sébastien en passant une main sur son visage, il a fait une erreur et il en est conscient. Il ne méritait pas autant de remontrance de ta part.     

La jeune policière le regarda un instant avant de soupirer.     

— Tu as raison, je suis désolée, répondit-elle en se pinçant l'arête du nez. Je prends ça trop personnellement. Je m’excuserai auprès de lui plus tard.        

— Bien. Pour l’interrogatoire…

— Non, je m’occupe de tout. S’il te plaît, elle n’a pas besoin de ça Seb, insista-t-elle devant l’hésitation de son collègue.

Il s'apprêtait à répondre lorsque la porte de la chambre s’ouvrit.     

— Lieutenant Cahill ? demanda l'infirmière. Le docteur Brego nous a prévenus, vous pouvez y aller.

— Merci, j’arrive.     

Reportant son attention sur son collègue, Emmanuelle poursuivit.    

— Je te vois plus tard, d’accord ? 

Sébastien la considéra un instant puis finit par hocher la tête.

— D’accord file, elle va avoir besoin de toi.

Emmanuelle acquiesça puis donna de légers coups sur la porte avant d’entrer dans la pièce. Son regard se posa immédiatement sur une jeune femme fatiguée dont les yeux noirs dégageaient une tristesse incommensurable qui lui brisa un peu plus le cœur et, refermant la porte derrière elle, elle enjamba rapidement la pièce et la prit dans ses bras.

— Oh Jordan, je suis tellement désolée, murmura-t-elle contre les cheveux blonds tout en caressant tendrement le dos de la jeune femme.     

Jordan nicha son visage au creux de cou, ses poings empoignant sa chemise, comme si elle avait peur de s’effondrer si elle lâchait prise. Fermant les yeux, elle essaya de se concentrer sur la chaleur que dégageait le corps collé contre le sien et les paroles réconfortantes qu’Emmanuelle lui glissait à l’oreille, priant pour que les mots qui avaient sonnés comme une bombe dans sa tête plus tôt dans la journée cessent de la tourmenter.  

— Manue, que s’est-il passé exactement ? demanda-t-elle finalement.

La jeune policière prit une profonde inspiration avant de répondre d’une voix douce.

— Ton frère a été percuté de plein fouet par un véhicule au pied de votre immeuble. L’homme qui conduisait était ivre et aurait apparemment perdu le contrôle. Il est mort sur le coup, je suis désolée Jordan.

La jeune photographe pressa sa main contre ses lèvres, les larmes coulant de nouveau le long de ses joues. C’était un mauvais rêve, ce n’était pas possible. Elle allait se réveiller d'une minute à l'autre et réaliser que tout ceci n’était que le fruit de son imagination, et tout irait bien, n’est-ce pas ? Elle serait chez elle, ils passeraient la soirée ensemble, à rire, à s’amuser...

Ou alors, ils avaient fait une erreur. Après tout, des jeunes hommes blonds de 25 ans, il y en avait pleins les rues, pas vrai ? Son immeuble devait héberger quoi, plus de deux cents personnes, ils avaient très bien pu se tromper, non ?  

— Jordan ? Tu veux boire un verre d’eau ou quelque chose ? demanda maladroitement Emmanuelle tout en essuyant ses joues de ses pouces.

La voix de la jeune policière la ramena à la réalité et Jordan planta son regard dans celui vert émeraude, comprenant aussitôt que tout était vrai, on ne peut plus vrai et qu’il ne servait à rien d’espérer.

— Qu’est-ce qu’il risque ? demanda-t-elle difficilement.

Emmanuelle haussa les sourcils avant de répondre :   

— Il a été mis en examen, il sera probablement mis en détention provisoire par la suite. Le juge d’instruction en décidera et le juge des libertés et de la détention donnera sa décision, l’audience aura lieu mercredi.           

— Et à ton avis, quelle peine lui sera attribuée ?

La jeune policière soupira doucement avant de prendre les mains de Jordan entre les siennes.

— Jordan, écoute-moi. Je sais que c’est pas facile, que tu souffres énormément, et cet homme sera jugé et purgera sa peine. Mais… déverser ta colère sur lui ne le ramènera pas.

Ses mots claquèrent comme un coup de fouet à ses oreilles. Des mots durs mais tellement vrais. Emmanuelle avait raison et elle le savait. Mais comment supporter ce gouffre qu’elle ressentait au plus profond de son cœur ? Cette douleur qui la broyait littéralement ? La vie était trop injuste, qu'avait-elle fait de mal au bon Dieu bon sang ?! Elle en voulait à la terre entière, à Mathéo qui était descendu à ce moment-là, à ce type qui l’avait assassiné, à elle-même… Pourquoi n’était-elle pas restée ? Pourquoi avait-il fallu qu’elle passe à son travail ?

Elle donnerait le reste de sa vie pour le voir ne serait-ce que dix minutes, le serrer fort contre elle et lui dire qu’elle l'aimait. 

— Jordan ? appela doucement la policière, la sortant de ses pensées.          

Jordan ne lui répondit pas, sa gorge étant tellement nouée qu’aucun son ne pouvait en sortir. Elle se contenta de replonger sa tête au creux de son cou, priant pour que la douleur, et le vide, disparaissent.

💕

Jordan ne put retenir ses larmes plus longtemps lorsque le prêtre invita la famille du défunt à s’avancer et dire un dernier mot.       

Jusqu’à présent, elle n’avait pas pleuré, du moins pas réellement. Non pas qu'elle n'était pas triste, mais elle ne comprenait pas, ne réalisait pas encore, ne le voulait pas. Mais apercevoir le cercueil de son frère à quelques pas d’elle, les gens qui pleuraient, ce fut comme un déclic. Une claque. Elle s’était levée et lorsqu'elle avait vu ce grand coffre de bois, sobre, impersonnel et renfermant l'une des personnes les plus chères à son cœur, froid, ne respirant plus, cela avait été de trop. Les larmes étaient venues s'accumuler dans ses yeux et ses jambes l’avaient soutenue avec peine.

Elle ne pouvait pas. 

Elle se retourna et sortit de l’église en courant, les larmes coulant librement le long de ses joues. Elle n'essaya pas de les retenir, libérant à la place toute la tristesse et la douleur qui s'étaient accumulées au plus profond d’elle. Elle pleura, en silence au début. Puis ses jambes cédèrent et elle s'agenouilla à terre, prenant sa tête dans ses mains et pleurant à s'en déchirer l'âme, le corps secoué de spasmes.

Bien vite, elle se mit à crier, de désarroi, de peine, de colère, de haine. Son cœur saignait. Elle l'avait perdu. Il lui manquait tellement, il était tout pour elle. À tel point que maintenant, elle n'était plus rien, seule et horriblement triste.

Un immense vide s'était formé dans son cœur et elle venait d'en prendre réellement conscience. Ce vide l'oppressait, la tuait lentement, lui faisait horriblement mal. Comment imaginer sa vie sans quelqu'un qui en avait toujours fait partie intégrante, qu'elle avait tant aimé ? Comment continuer à avancer avec cette peine, ce manque ? Comment tout recommencer sans cette personne ? Comment se faire à l'idée que plus jamais elle ne la reverrait, plus jamais elle n'entendrait son rire, ne verrait son sourire ?

Emmanuelle, en pleure elle aussi, vint l'enlacer, la soutenir moralement, même si au fond, elle savait que personne n'avait ce pouvoir. Elle avait perdu son frère, et elle ne le retrouverait pas. Il était parti, à jamais. Les cris atroces qui s'échappaient des lèvres de Jordan la poussèrent à resserrer encore plus son étreinte et elle pria pour que tout ceci ne soit qu’un cauchemar et qu’elle se réveille bientôt.

Relevant finalement son visage ravagé par les larmes, Emmanuelle l'observa tendrement, tristement jusqu'à ce que Jordan ne colle sa tête sur sa poitrine et ne continue à pleurer sa perte, la main de la jeune policière caressant doucement son dos alors qu'elle lui offrait tout le soutien qu'elle pouvait fournir.

💕

Après plusieurs appels sans réponse, les policiers ouvrirent la porte et pénétrèrent dans l’appartement, arme au poing. Il faisait très sombre à l’intérieur, le seul éclairage provenant de la lumière qui filtrait légèrement à travers l'interstice des volets tirés et les contours de la pièce étaient à peine distinguables. L’entrée donnait sur un petit hall qui lui-même donnait visiblement sur ce qui semblait être le salon. Le silence quant à lui était lourd et pesant.

Un peu plus tôt dans la journée, le petit ami de Morgane Lairaces, un jeune étudiant de 21 ans, avait appelé le commissariat. Il était inquiet, sa compagne n'avait plus donné signe de vie depuis plusieurs jours et Emmanuelle et deux de ses collègues s’étaient donc rendus au domicile de la jeune femme.

Lampes torches en mains, les policiers poursuivirent leur inspection, aux aguets. Le salon et la cuisine qui se trouvaient sur la droite semblaient en ordre. Sur la gauche, ils purent distinguer deux portes dont la deuxième était entreouverte. Emmanuelle vit l'un de leurs collègues s'approcher de la première porte tandis qu'ils se chargeaient de la deuxième, poussant lentement le battant, une forte odeur âcre et désagréable leur parvenant aussitôt.

La première fois qu’elle avait eu à faire face à la mort, la jeune policière avait 23 ans et à peine quelques mois de service à son actif. Ils avaient reçu un appel d’une femme qui se plaignait d’une forte odeur provenant d’un logement voisin, et arrivé sur place, ils avaient inspecté l’appartement avant de se rendre rapidement compte qu’il était désert et que la porte de la salle de bains était bloquée. En l’enfonçant, la secousse avait fait basculer le corps d’un homme pendu et ils avaient reçu son cadavre en plein visage. Elle s’en souvenait comme si c’était hier et cette même odeur qu’elle sentait à présent ne lui disait rien qui vaille.

Elle et son collègue échangèrent un regard et d’un commun accord, Emmanuelle passa devant, poussant doucement la porte afin de l'ouvrir complètement. Le spectacle effroyable qui s'offrit aussitôt à eux les marquera sans doute à vie. Le corps de Morgane gisait sur son lit, visiblement morte après avoir été égorgée et poignardée. Son corps était entièrement nu et maculé de sang et sa bouche était bâillonnée à l’aide d’un foulard, sans doute pour l’empêcher de crier. Ses mains quant à elles étaient liées au-dessus de sa tête et attachées à la tête du lit et il y avait du sang partout, sur le sol, les murs.       

— Bon sang… murmura finalement la jeune policière alors qu'elle ne pouvait détacher ses yeux de la scène.

— J’appelle la brigade criminelle, enchaîna aussitôt son collègue en sortant de la pièce. Mais qu’est-ce que…

Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale et Emmanuelle se retourna aussitôt, découvrant son collègue en train de se débattre avec un homme assez grand, le visage défiguré par la haine, nu et recouvert de sang. Elle vit son collègue tenter de lui tordre le bras pour lui faire lâcher son arme lorsqu'un coup de feu se fit entendre, la clouant soudainement sur place alors qu'elle s'apprêtait à apporter son aide.   

Une douleur aiguë et paralysante traversa son corps et elle tomba à genoux, un murmure à peine audible s’échappant de ses lèvres :          

— Jordan…

💕

Allongée sur son lit, les mains jointes derrière sa tête, la jeune photographe fixait le plafond de sa chambre d’un regard vide, l’esprit ailleurs.

— Et… j’ai encore gagné ! s'exclama Mathéo alors qu’elle perdait sa dernière carte. Cinq victoires d’affilée… c’est ça le talent ma belle !  

Jordan lui offrit un regard noir avant de réunir les cartes et les mélanger à nouveau.

— Ton talent ne rimerait pas avec tricherie par hasard ? grommela-t-elle entre ses dents.

Mathéo lâcha un rire.          

— Oh allez, arrête de faire la tête, Jordan. Je vais finir par croire que tu es une mauvaise perdante...

— Je ne boude pas, répondit la jeune femme en faisant la moue. Et je ne suis pas une mauvaise perdante !

Pour toute réponse, elle reçut un oreiller en plein visage accompagné d’un « mais bien sûr ! »

D’abord surprise, Jordan ne put empêcher un sourire de se dessiner sur ses lèvres et riposta en le lui renvoyant. Bien vite, une bataille d’oreiller s’engagea entre eux et Jordan essaya de se sauver mais le coussin lui arrivait déjà en pleine figure. Elle le rattrapa cependant avant qu'il ne tombe à terre mais Mathéo en avait déjà pris un autre et s'approchait dangereusement d’elle, le regard plein de malice. Jordan tenta tant bien que mal de le pousser sur le lit mais le jeune homme l'attrapa par le bras et l’entraina avec lui dans sa chute. 

— Oh ça tu vas me le payer! s'exclama-t-elle sans cesser de rire.

Elle lâcha alors son oreiller, s’assit à califourchon sur ses cuisses et commença à le chatouiller au niveau des côtes tandis que Mathéo se contorsionnait dans un fou rire incontrôlable. Il arriva finalement à avoir le dessus, bien que les chatouilles infligées l'empêchèrent de reprendre son souffle et de réfléchir correctement, et la renversa afin de lui infliger la même sentence, le rire de Jordan éclatant quasi instantanément dans la pièce. Cette dernière arriva cependant à lui donner un coup d’oreiller lui permettant de rouler sur le côté, se dégageant ainsi de son étreinte. Seulement, ayant mal calculé son coup, elle tomba du lit et fini sur les fesses, sa chute faisant redoubler leur hilarité et ils se tinrent les côtes lorsque des points de côté commencèrent à se faire sentir à force de rire autant. Ils finirent par s’adosser au lit, essoufflées et gloussant comme des gamins.

— Mon Dieu ! se plaignit Jordan tandis qu’elle passait une main dans ses cheveux en bataille et essayait de retrouver sa respiration. Je suis trop vielle pour ça !       

— Oh mais oui, tiens, ce ne serait pas un cheveu blanc ça d’ailleurs ? la taquina son frère.

— Oh vilain ! lui répondit Jordan en lui donnant une petite tape sur la cuisse avant de secouer la tête et sourire. Tu sais que je t’aime toi ? ajouta-t-elle alors qu’elle passait un bras autour de ses épaules et l’embrassait sur la joue.       

— Pas autant moi ! répondit Mathéo en se relevant, lui ébouriffant les cheveux au passage.

De légers coups contre sa porte la ramenèrent soudainement à la réalité et elle essuya les larmes qui avaient silencieusement coulé le long de ses joues avant de se redresser et l’inviter à entrer. Comme chaque jour, Kathy venait s’assurer qu’elle allait bien. Mais cette fois-ci, Jordan remarqua que son attitude était différente lorsque la jeune femme entra dans la pièce, se dirigea vers la fenêtre d’un pas décidé et ouvrit en grand les volets. La lumière du jour qui pénétra dans la pièce l'aveugla subitement et elle émit un grognement avant d’enfouir son visage sous l’oreiller.

Kathy revint sur ses pas et se posta au pied du lit, croisa ses bras sous sa poitrine avant de dire d’un ton déterminé :        

— Jordan, ça fait un mois que tu n’as pas mis le nez dehors, et c’est à peine si tu sors du lit. Ça ne peut plus continuer comme ça.  

Devant l'absence de réaction de la jeune femme, elle poursuivit :

— Écoute, je t’ai fait couler un bain, pendant ce temps là je vais m’occuper d’aérer ta chambre, de ranger et de changer les draps. Oh oui je vais définitivement changer les draps, ugh. Ensuite on mange et on discute. D'accord ?  

— Kat’, sors d’ici et laisse-moi tranquille, répondit la voix étouffée provenant de l’oreiller.

— Ah ça certainement pas, répondit aussitôt la jeune femme en tirant sur les couvertures. Allez bouge-toi !    

— Laisse-moi Kat’ ! 

— Non, répondit Kathy, le ton ferme.      

A sa surprise, elle vit Jordan se redresser avant de planter son regard dans le sien, et elle marqua un temps d’arrêt. Elle avait l'air épuisée, d'énormes cernes lui mangeaient le visage. Un visage pâle, affreusement pâle et amaigri. Et ses yeux n'avaient plus d'éclat. Elle ressentit un pincement au cœur de la voir comme cela, malade de chagrin.   

— Non ? demanda Jordan en haussant un sourcil.        

— Non, répéta Kathy, le ton plus doux.

Jordan serra la mâchoire avant de soupirer, puis repousser les couvertures avant de se lever. Elle savait que lorsque Kathy était comme ça, il n’y avait pas à discuter. Elle aurait insisté jusqu’à obtenir ce qu’elle voulait.          

— Très bien, je vais faire ce que tu dis, mais après, tu me laisses tranquille.

Kathy se passa une main sur le visage.    

— Jordan, s'il te plaît, je ne fais pas ça contre toi...        

Le claquement de la porte de la salle de bain fut la seule réponse qu’elle obtint tandis que de l'autre côté du battant, Jordan s'appuya dos contre la porte et soupirait bruyamment tout en fermant les yeux. Depuis ce jour, sa vie n'était plus vraiment. Elle n'était qu'automatisme, et ne faisait que ce qui lui était indispensable. Elle ne riait plus, ne mangeait presque plus, ne parlait plus, ne dormait plus, ne vivait plus... Elle espérait l’impossible, le revoir, qu’il revienne et elle était fatiguée, fatiguée d'espérer, fatiguée de vivre sans lui.      

Des larmes coulèrent douloureusement le long de ses joues et ses genoux cédèrent, la faisant s'écrouler sur le sol tout en pleurant dans ses mains.

💕

Une dizaine de minutes plus tard elle ressortit de la salle de bain vêtue d’un simple jeans et un débardeur blanc, ses cheveux humides retombant sur ses épaules. Retournant dans sa chambre, elle retrouva son associée et meilleure amie assise sur son lit, les yeux rivés sur le téléphone qu’elle tournait nerveusement entre ses mains.

— Kat’ ? Ça va ? demanda-t-elle.

La jeune femme releva la tête, ses yeux bleus baignés de larmes. Péniblement elle se racla la gorge.

— C’est… c’est Emmanuelle, elle est à l’hôpital. Je suis désolée.          

— Qu... quoi ? balbutia Jordan alors qu'elle repliait instinctivement ses bras autour d’elle, comme si elle cherchait à se protéger de la douleur que son amie lui infligeait, inconsciemment, en parlant.

D'une voix mal assurée, Kathy lui expliqua ce qu'il s'était passé et elle porta sa main à ses lèvres pour s’empêcher de crier, les larmes dévalant sur ses joues alors que son corps était secoué par de silencieux sanglots.        

Une heure plus tard, les médecins l’y autorisant enfin, Jordan entra doucement dans la chambre d’hôpital et laissa son regard courir dans la pièce blanche. Seulement composée d’un lit, de deux fauteuils en cuir pour accueillir les visiteurs, d’une table de chevet et d’un porte manteau, elle était désespérément impersonnelle et froide et Jordan ne put retenir les larmes à la vue du corps de sa douce allongée à quelques mètres d'elle, dans cette chemise d’hôpital, reliée à toutes ces machines, son teint était blême et ses lèvres de couleur violet-rose.

Elle s'approcha tout doucement du lit, les yeux rougis, et d'une main tremblante, elle prit la sienne avant de la relâcher aussitôt.       

— Je suis désolée Manue, je ne peux pas…, je suis désolée, pleura-t-elle avant de se ruer sur la porte et de s’éloigner aussi vite que ses jambes le lui permirent.

💕

— Jordan, qu’est-ce que tu fais ?! demanda Kathy, essoufflée.

Assise dans le couloir, elle avait vu son amie sortir précipitamment de la chambre et quitter l’hôpital comme une tornade, la poussant à la suivre sans prendre le temps de réfléchir. Arrivée à l'appartement, elle avait vu Jordan ouvrir la porte à la volée et se précipiter vers la chambre comme une furie, attrapant sa valise qui se trouvait sous son lit et la remplissant frénétiquement, les mains tremblantes.

— Jordan arrête, calme-toi, continua Kathy en prenant ses mains entre les siennes.          

— Non ! répondit la jeune femme en se dégageant aussitôt. Je ne peux pas Kathy ! Je ne peux pas !

La jeune femme s'empara de nouveau ses mains et la serra tout contre elle.          

— Jordan, calme-toi s’il te plaît, répéta-t-elle d'une voix douce.          

Elle sentit la jeune photographe se débattre un instant avant d’éclater en sanglots convulsifs et enfoncer sa tête dans son cou. Kathy la serra plus fort contre elle tandis qu’à son tour elle sentait les perles salées couler le long de ses joues. La vision de sa meilleure amie dans un état aussi triste que celui dans lequel elle la voyait lui fendait le cœur. Mais il fallait qu’elle soit là pour elle. Elle se devait de la consoler. C'était son rôle. Alors elle ferma les yeux et appuya son étreinte d'une main sur sa nuque tandis qu’elle caressait tendrement son dos, attendant qu’elle se calme.       

— Je suis désolée Kathy…

La jeune femme s’écarta d’elle doucement et la regarda, surprise.    

— Tu es désolée de quoi, ma belle ? demanda-t-elle tout en essayant les larmes de ses joues.
— Il faut que je parte, je ne peux pas rester ici, répondit difficilement Jordan, la gorge serrée. Je vais retourner chez mes parents, au Canada. 

Kathy l’étudia longuement avant de hocher la tête.       

— Emmanuelle va avoir besoin de toi, tu sais ? Mais... je pense que ça te fera du bien de te retrouver un peu loin d’ici, avec tes proches. Et lorsque tu reviendras —    

Jordan secoua frénétiquement la tête.     

— Non, tu ne comprends pas Kathy, je quitte la France, je ne peux pas rester ici.   

Kathy lui offrit un regard confus. 

— Jordan, je sais que c’est dur mais tu ne peux pas tout lâcher comme ça et partir. Pars quelques jours, semaines, le temps qu’il faut si tu veux, mais... réfléchis et prends ta décision à ce moment-là, d’accord ?           

Jordan hocha faiblement la tête avant de se dégager de son étreinte et continuer à remplir sa valise.

Kathy l’avait laissé faire, persuadée que quelques jours chez sa famille lui feraient du bien et qu’elle serait de retour une fois qu’elle irait mieux.       

Le problème était qu’elle n’était jamais revenue.

💕

Ouvrant péniblement les yeux, la lumière l'aveugla aussitôt et Emmanuelle dut cligner des paupières à plusieurs reprises avant de pouvoir distinguer où elle se trouvait. Regardant autour d’elle, elle reconnut une chambre d’hôpital et elle essaya de se redresser mais une vive douleur l’arrêta aussitôt, lui faisant réaliser au passage combien sa tête lui faisait mal elle aussi. Elle ferma les yeux et serra des dents, incapable de bouger pendant quelques secondes. Elle ne pouvait remuer le moindre muscle sans que des vagues de douleur lui traversent l'épaule, sa tête manquant d'exploser sous les pulsations d'une douleur comme elle n'en avait jamais ressenti.  

Elle soupira. Elle se sentait totalement vidée, épuisée. Elle n’avait pas les idées claires et déjà, elle sentait que le sommeil cherchait à la rattraper de nouveau. Mais elle ne voulait pas dormir, elle ne voulait plus dormir… Luttant contre la fatigue, elle se concentra et au bout de quelques instants, des brides de souvenirs lui revinrent en mémoire.        

— Merde…

La porte de la chambre s’ouvrit et elle sursauta légèrement, suivant du regard le médecin en blouse blanche qui venait d'entrer dans la pièce, mettant ainsi fin à ses réflexions. Elle lui donna une cinquantaine d’année au vu de ses tempes grisonnantes et apprécia l’air bienveillant qui occupait son visage sévère.          

— Bonjour mademoiselle Cahill, content de vous voir de nouveau parmi nous. Comment vous sentez vous ?

— Oh j’ai l’impression d’avoir pris la plus grosse cuite de toute ma vie…     

Le docteur lui sourit.          

— On va vous donner quelques antalgiques pour la douleur, demanda-t-il tout en l’examinant. Je suis le médecin qui vous a opéré, vous vous souvenez de ce qui vous est arrivé ?

— Oui, vaguement, grimaça-t-elle alors qu'il touchait son épaule. Je suis restée inconsciente longtemps ?         

— Cela fait quatre jours que vous êtes ici, vous vous réveilliez quelques minutes pour vous rendormir aussitôt. Vous aviez besoin de beaucoup de repos. En ce qui concerne votre blessure, vous avez reçu une balle dans l’épaule qui a traversé le tissu musculaire. Par chance, elle n’a pas perforé le poumon.  

Il vérifia ses yeux tour à tour à l'aide d'une lampe torche avant d'ajouter : 

— Votre pronostic est bon, vous pourrez sortir d’ici la fin de la semaine. Vous devrez réaliser des exercices physiques exécutés quotidiennement pour renforcer les muscles de l'omoplate, mais on a le temps pour ça.         

Elle hocha la tête.    

— En d'autres termes, j'ai du pain sur la planche.         

Il rit doucement.      

— Je ne vous cache pas que ce ne sera pas forcément une partie de plaisir, mais si vous voulez retrouver la mobilité complète de votre bras...        

— ...je n'ai pas d'autre choix. Je sais.        

— Bien. Je vais vous envoyer une infirmière, vous avez un grand besoin de reprendre des forces.

Emmanuelle hocha la tête d'un air entendu tandis que le médecin quittait la chambre, laissant aussitôt place à Sébastien, son collègue et ami.     

— Alors, comment va notre grande blessée ? demanda-t-il en se penchant et la serrant doucement dans ses bras.        

— J’ai connu mieux, mais ça va, répondit doucement Emmanuelle, contente de voir une tête familière.

— Tu nous as fait une de ces peurs tu sais ? ajouta Sébastien, l’inquiétude présente dans sa voix.

— J'imagine, murmura la jeune policière avant de plonger son regard dans le sien. Que s’est-il passé exactement ?

Sébastien secoua la tête, un léger sourire sur les lèvres.         

— Le boulot d’abord hein ? Tu changeras jamais. Bon… Cet enfoiré était caché derrière la porte que l'on a omis de vérifier, dit-il en remuant la tête, bien conscient que leur erreur aurait pu leur coûter la vie. Je l’ai surpris quand je sortais pour appeler la brigade, ou plutôt il m’a surpris. Il a essayé de s’emparer de mon arme et le coup est parti tout seul, te touchant à l’épaule, à la limite du gilet pare-balles. J’ai entouré ta blessure à l’aide d’un torchon pour arrêter l'hémorragie puis l’ambulance est arrivée et ils t’ont emmené ici.      

— Vous l’avez arrêté ?

Sébastien acquiesça de la tête.      

— Marc est intervenu dès qu’il a entendu le coup de feu. L’assassin est en fait le père du petit ami de la victime, on a demandé à ce dernier de l’identifier au commissariat. Après avoir reconstitué l'emploi du temps de Morgane pour tenter de comprendre ce qu'il s'est passé, on a constaté que la porte de son immeuble met douze secondes avant de se refermer, de quoi laisser le temps à son agresseur d'entrer dans le hall puis l'obliger à lui ouvrir la porte de son appartement en la menaçant.

Emmanuelle hocha la tête, il poursuivit : 

— L'enquête de voisinage laisse à penser qu’elle a été assassinée aux alentours de 23 heures 30, c’est l’heure à laquelle des habitants de l'immeuble ont entendu une conversation animée suivie de bruits sourds, elle a certainement essayé de s’enfuir. L'autopsie du corps réalisée hier a donné de nouvelles informations. La victime a été égorgée par son agresseur après avoir été violée et elle a été marquée d’une croix juste derrière l’oreille.           

— Attend, l’interrompit la jeune policière, levant les yeux vers lui. On a eu un cas similaire il y a quelques semaines…

Le jeune policier acquiesça tandis qu’il rapprochait le siège se trouvant à côté du lit et s’y asseyait.

— En effet, on a fait le lien avec l’affaire Racan, jeune employée d'une banque qui avait été retrouvée égorgée dans sa voiture. C’est son patron qui l’avait découverte, il s'était rendu chez elle pour prendre de ses nouvelles car elle n'avait plus donné signe de vie depuis deux jours.

— Oui c’est ça, elle avait été violée puis torturée avant d'être tuée par arme blanche. Elle avait elle aussi une croix juste derrière l’oreille. Une petite tache de sang avait été prélevée dans le véhicule et il ne s'agissait pas de celui de la victime.          

— Exactement, eh bien l'ADN correspond à ce maniaque sexuel. Il sera présenté devant le juge d'instruction jeudi prochain.         

Emmanuelle hocha la tête. 

— Bien, merci de m’avoir informée. Et... d'avoir pris soin de moi quand...    

Sébastien remua une main dans les airs.

— J'ai simplement fait ce que je devais faire, répondit-il avant de lui faire un clin d’œil. Je dois y retourner, tu as besoin de quelque chose ?        

— De quoi m’occuper, je vais devenir folle ici sinon.    

Sébastien lâcha un rire.      

— Oh tu n’auras pas le temps de t’ennuyer, ton père ne va pas tarder à arriver et Jade compte venir te tenir compagnie.      

— Ta femme est un ange, sourit Emmanuelle. Et Jordan ? Où est-elle ?         

Le jeune officier évita soudainement son regard, l’air gêné et elle sentit un nœud se former dans son estomac.

— Seb ? demanda-t-elle, l'inquiétude montant en elle. Il s’est passé quelque chose ?

Sébastien prit une profonde inspiration avant de lever les yeux vers elle.   

— Elle est partie, Manue.

La jeune policière haussa les sourcils.     

— Partie ? Partie où ?         

— Au Canada, chez ses parents.   

— Oh…, répondit Emmanuelle alors que la déception et l'incompréhension s'insinuaient en elle. Et, hum, elle revient quand ?

Sébastien détourna de nouveau les yeux pour les laisser retomber sur sa main qui tripotait nerveusement la manche de sa chemise. 

— Elle ne reviendra pas, Manue, lâcha-t-il après quelques secondes de silence. Elle est partie le jour même où tu es arrivée ici, elle a fait suivre ses affaires et mis son appartement en vente.

Emmanuelle l'observa, interdite, avant de tourner la tête et regarder droit devant elle. Ses poings se serrèrent au point d'en faire blanchir ses phalanges et elle sentit ses ongles s'enfoncer dans ses paumes, mais elle ne s'y attarda pas. Que l’on déchire son cœur à mains nues n’aurait pas pu lui faire plus mal. Ce n’est pas possible… pas après ce que l’on a vécu… Comment peut-elle me faire ça ? 

Elle répondit finalement d’une voix dénuée d’émotion :          

— Je suis fatiguée, j’aimerais dormir.

A contrecœur, Sébastien hocha la tête et l’embrassa doucement sur le front avant de quitter la pièce. Une fois seule, Emmanuelle laissa les larmes couler silencieusement le long de ses joues, et, pour la première fois de sa vie, elle se sentit incroyablement seule.

 

Aujourd’hui.  

Lentement, Jordan porta une main tremblante sur son visage.

— Manue, murmura-t-elle, les yeux baignés de larmes. J’ai… j’ai eu si peur que tu…

Ne pouvant supporter cette image une seconde de plus, la jeune policière la prit dans ses bras et la serra aussi fort qu’elle le put.

— Jordan —

— Non, laisse-moi finir, souffla la jeune femme avant de se redresser et de la regarder dans les yeux. Je n’aurais pas pu supporter de te perdre, Manue.

Elle s'arrêta et ferma les yeux, comme si elle ressentait encore la douleur qu'elle lui décrivait rien qu'en y repensant. Soucieuse, Emmanuelle porta sa main à sa joue et la caressa doucement, attendant qu'elle reprenne.

— Comme tu le sais, quand Mathéo est parti, je me suis effondrée, pendant plusieurs semaines. On venait de m’arracher mon frère, mon meilleur ami, celui avec qui j'avais grandi, celui avec qui j'avais tout vécu… Tu sais, au départ je n’ai pas pu croire qu’il était parti, c’était impossible, inconcevable et je n’attendais qu’une seule chose : le voir à nouveau. Mais l’horreur s’est bien vite imposée à moi, et j’ai compris que c’était fini, que ma vie venait de basculer et que je venais de perdre à jamais celui que j’aimais. En une fraction de seconde, je me suis retrouvée seule.

— Tu n’étais pas seule Jordan, l’interrompit doucement la jeune policière.

Durant les semaines qui avaient suivi l’enterrement, Emmanuelle se rendait tous les jours à son appartement et passait chaque minute de son temps libre à la tenir dans ses bras, à la laisser pleurer sur son épaule, à lui apporter son soutien du mieux qu’elle le pouvait. Elle avait observé, impuissante, la femme qui comptait le plus pour elle s’effondrer littéralement, agir comme une machine, perdre son entrain, son sourire, dans l’espoir qu’ils reviennent un jour.

Jordan hocha la tête.           

— Je sais, je le sais aujourd’hui. À l’époque, je ne voyais que son absence, renifla-t-elle. Bref, une longue et lente descente aux enfers a alors commencé ; le manque, le vide, l’impression de n’être plus rien. Je me levais chaque matin en me demandant pourquoi : pourquoi lui ? Pourquoi moi ? C’était tellement injuste ! J’avais perdu la moitié de moi-même. Je n’avais plus goût à rien, plus goût à la vie. Je me sentais de trop ici.

« Pourtant, le temps, lui, est inflexible, il passe, la vie continue… J’ai dû apprendre à vivre avec ma peine, mon chagrin, ma colère et ma haine. La haine envers ce type, ce type qui avait brisé ma vie. Que me restait-il à moi ? L’espoir de le retrouver dans un monde meilleur… A lui ? Toute sa vie, avec ceux qu’il aimait. Rien n’avait changé, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes pour ce monstre.

Antoine Jusset, un nom qu’elle n’oublierait jamais. Le substitut du procureur avait requis un an de prison dont deux mois avec sursis et mise à l'épreuve de deux ans, sachant que le prévenu avait déjà fait neuf mois de détention provisoire. Le tribunal l’avait finalement condamné à quatre ans de prison dont un an avec sursis et mise à l'épreuve de deux ans, à 1 500€ d'amende et un peu plus de 40 000 € de dommages-intérêts. Son permis de conduire avait été annulé pour deux ans. Voilà, c’était tout. Il avait ôté la vie, c’était sa seule punition.

La gorge nouée par l’émotion, elle garda le silence un moment. Elle ne pensait pas que le fait de raconter son histoire équivaudrait à revivre ce passé douloureux. Emmanuelle aussi avait du mal à réfréner ses émotions, luttant tant bien que mal contre ses larmes. Elle resserra son étreinte autour de la taille de la jeune photographe qui poursuivit son récit, les yeux embués.

— Moi, ma vie avait donc complètement changé, reprit-elle doucement. Kat’… Kat’ est venue me voir ce jour-là, elle voulait me sortir de ma léthargie. Je sais qu’elle aurait réussi, il était grand temps que je me bouge, sourit-elle tristement.

Elle fit une pause, puis reprit, la gorge serrée :

— Et puis elle m’a annoncé ce qui t’était arrivé. Quand je suis arrivée à l'hôpital et qu'on a dû attendre avant de te voir… j'ai cru que j'allais devenir folle. Sans parler du moment où je t'ai vu inconsciente sur ce lit… c'était affreux.

Sa voix se brisa et les larmes durement retenues jusque-là jaillirent enfin. Emmanuelle passa son bras autour de son cou et l’embrassa doucement sur la joue avant de lui murmurer à l’oreille :

— Chut, répondit-elle tout en lui caressant tendrement le dos et la serrant encore plus contre elle. Je suis là Jordan, tout va bien.

La jeune photographe avait eu mal au cœur de la voir dans cet état. La douleur avait été trop difficile à supporter, alors elle avait tourné les talons, et elle était partie, d’abord de l’hôpital, puis du pays. C’est alors que la culpabilité s’était abattue sur elle comme un poids mort, lui oppressant la poitrine. Elle s’en voulait. Elle s’en voulait de lui avoir fait subir cela, elle qui avait déjà tant souffert, trop souffert.

— Je suis désolée d’être partie Manue, je suis tellement désolée, poursuivit-elle la voix brisée. Il fallait que je parte, mes merveilleux souvenirs étaient devenus des cauchemars. Je ne pouvais plus poser mon regard sur un endroit où nous avions été ensemble, ça me mettait le cœur à vif. J’aurais pas supporté de te perdre aussi. Je, je pouvais pas…    

— Chut, ne t’excuse pas.    

— Si, je t’ai laissé tomber Manue, et je suis, vraiment, sincèrement désolée. Si tu savais comme je m’en veux, depuis le moment où je suis montée dans l’avion, je l’ai regretté. Et —

Emmanuelle la coupa gentiment en posant deux doigts sur ses lèvres.

— Jordan, ne te fais pas ça, s’il te plaît. Je t’en ai voulu, je ne vais pas mentir, je n’ai pas compris, et j’ai eu mal. Mais j’ai compris pourquoi tu as réagi comme ça aujourd’hui, et c’est le plus important.

Elle fit une pause, prit quelques secondes afin de choisir ses mots, puis poursuivit :

— La perte d’un être cher, c’est une blessure. On la soigne comme on peut, on supporte la douleur et on attend qu’elle guérisse. Avec l’aide du temps qui passe, on est capable d’avancer vers autre chose. Mais le chemin est long et semé d'embûches. On oublie jamais cette souffrance, elle est là au fond de soi, la douleur est un peu moins dure mais on en porte toujours la marque. À tel point qu’au final, on réalise qu’elle est inguérissable, sourit-elle tristement. Mais on apprend à vivre avec, et la douleur s’atténue avec le temps.          

Elle s’arrêta quelques secondes puis plongea son regard dans celui de Jordan :    

— Je sais que cela a été vraiment difficile pour toi, et qu’à l’époque, ça te paraissait inconcevable. Tu avais besoin de temps, et je l’avais compris. Ce que je n’avais pas compris, c’est ce que tu as dû ressentir en me voyant sur ce lit d’hôpital, alors que tu avais déjà du mal à gérer ce que tu étais en train de vivre. Alors je suis désolée, Jordan, j’aurais dû comprendre, j’aurais dû te rejoindre, j’aurais dû —

Elle fut à son tour interrompue par la main de Jordan sur sa bouche, les émotions se bousculaient en elle et la jeune femme blonde ne pouvait retenir ses larmes. Elle voulait lui dire combien ses mots l’avaient touchée, combien ils lui avaient fait du bien. Elle voulait la remercier tout simplement, mais le flot de larmes ne l’y autorisa pas. 

Emmanuelle l’enlaça tendrement, laissant glisser une de ses mains dans la chevelure de son amie, une caresse tendre qui fit frémir la jeune femme et Jordan lui murmura finalement :

— Merci…

La jeune policière déposa un doux baiser sur son front puis lui murmura des paroles réconfortantes à l’oreille, contente de sentir Jordan se détendre peu à peu. Elle la garda serrée dans les bras jusqu'à ce que les larmes cessent de ruisseler le long de ses joues.

Au bout de quelques minutes, elle décida qu’il était temps de détendre l’atmosphère et, sans réfléchir, elle prononça la première chose qui lui passa par la tête :      

— Myrtille.

Bon sang, je suis nulle !

Jordan releva la tête, les sourcils froncés d’incompréhension.

— Pardon ?

— Tu aimes les myrtilles ? demanda la jeune policière, incertaine.

— Euh, oui. Mais je ne comprends pas…

— Des barres de céréales, j’en ai une aux myrtilles et une au chocolat, tu en veux ?

— Ah, euh, oui, je veux bien, répondit Jordan, toujours aussi perdue.

Elle doit me prendre pour une folle, se dit Emmanuelle tandis qu’elle sortait les deux barres de sa poche arrière.

— Alors, chocolat ou myrtille ?     

— Hum, on partage ? sourit doucement Jordan. Je sais que tu raffoles du chocolat et rien que l’odeur me met l’eau à la bouche.   

— D’accord, rit la jeune policière alors qu'elle coupait chaque barre de céréales en deux.

Un silence confortable s'installa entre elles alors que chacune dégustait tranquillement son encas, savourant par la même occasion la présence de l'autre.          

— Tu l’as fait exprès, hein ? demanda finalement Jordan au bout de quelques minutes.

Emmanuelle sourit. 

— Je plaide coupable, répondit-elle.        

— Ça fait partie de la formation pour entrer dans la police ? la taquina Jordan. Tu es un sacré personnage, tu sais. Je crois que je ne me ferais jamais à l’idée que tu es policière.

— Parce que je ne mesure pas 1m80, je n’ai pas la barbe de trois jours, le regard soupçonneux, la cigarette au coin de la bouche, le bureau en fouillis, le reste de pizza refroidie, la lampe pour les interrogatoires —

Elle fut interrompue par une main sur ses lèvres.         

— J’ai compris l’idée Manue, rit Jordan. Et tu possèdes le bureau en fouillis, ajouta-t-elle en lui mettant une petite tape amicale sur le nez.

— J’avoue, mais ça s’arrête là, je ne passe pas non plus mes journées à sauter du haut des hélicoptères et à tirer sur des dizaines de bandits ! ajouta Emmanuelle en faisant mine de dégainer un pistolet.

— Hum, dommage, ça avait un côté sexy, répondit Jordan le regard plein de malice. Mais plus sérieusement, sans partir dans les clichés, je ne m’attendais pas à rencontrer quelqu’un d’aussi… joyeux, chaleureux, sensible. Et complètement irrécupérable, ne put-elle s'empêcher de taquiner.

— Vilaine, répondit la jeune policière en lui tirant la langue, secrètement contente de la façon dont Jordan la percevait. 

Jordan se contenta de pouffer de rire tandis qu’elle reprenait place au creux de ses bras, sa tête sur son épaule. Elles laissèrent les minutes s’écouler, chacune profitant simplement de la chaleur de l’autre, avant qu'Emmanuelle ne murmure finalement, ses doigts tripotant nerveusement la robe de la jeune femme :         

— Je suis désolée Jordan.  

Surprise, Jordan se recula et posa un regard interrogateur sur la jeune policière qui baissa la tête, les yeux fuyants.

— De quoi tu parles Manue ? demanda-t-elle, soudainement inquiète.

— Je n’ai jamais voulu t’infliger ça, me retrouver à l’hôpital, tu ne méritais pas — 

— Tu l’as fait exprès ? l’interrompit aussitôt Jordan.    

La jeune policière redressa la tête et la regarda, les sourcils froncé d’incompréhension

— Quoi ?       

— Savais-tu qu’il était caché derrière la porte ? L’as-tu laissé délibérément te tirer dessus ?

— Jordan…   

— Non. Tu n’as pas à être désolée ou te sentir coupable, tu n’y es pour rien. Ce type est coupable. Lui seul. Et je le hais pour ce qu’il t’a fait.      

Emmanuelle la regarda un instant, interdite, puis ne put empêcher un sourire de naitre sur ses lèvres. Jordan fronça les sourcils, surprise de sa réaction.       

— Qu’est-ce que j’ai dit ?    

— Tu sais que tu ferais un très bon élément dans la police ? Tu sais être… terrifiante, lui sourit-elle.

— Je suis ravie de voir que ta tête va bien en tout cas, tu dis toujours autant de bêtises, la taquina Jordan avant de reprendre sa position au creux de ses bras.  

La jeune policière lâcha un rire avant d’embrasser ses cheveux.       

— Jordan ?   

— Mais tu es devenue une vraie pipelette ma parole, la taquina aussitôt la jeune femme.

— Qu’est-ce que j’y peux ? J’ai eu un très bon professeur, sourit Emmanuelle alors que Jordan lui donnait une petite tape sur l’estomac. Je me demandais juste… qu’est-ce qui t’as poussé à revenir ?

Jordan se redressa à nouveau.     

— Je dois vraiment répondre à cette question ? demanda-t-elle un posant le bout de son doigt sur le nez de la jeune policière.    

Emmanuelle sourit. 

— Je veux dire, quel a été le déclencheur ? Tu ne t’es pas réveillée un matin en te disant « allez, je rentre ! » ?    

— Non, tu as raison, admit doucement Jordan. Ce n’était pas le matin, c’était au beau milieu de la nuit.

La jeune policière haussa les sourcils. Hein ?

 

Une semaine plus tôt.

De nouveau, elle se retourna dans son lit. Elle avait du mal à dormir, ses pensées étaient agitées, et les anxiolytiques n'y changeaient rien. Elle recommençait à avoir mal, non pas que la douleur avait cessé un jour, elle était toujours là, quelque part. La seule différence était qu’elle se manifestait plus fortement à certains moments. Les évènements qui remontaient maintenant à deux ans auparavant lui avaient laissé une cicatrice dont elle ne se déferait jamais. Elle savait que malgré tous les efforts qu’elle pourrait faire, certaines douleurs ne disparaitraient jamais de son âme. La perte de son frère y était pour quelque chose, l’absence d’une jeune femme aux cheveux bruns et aux yeux verts aussi.

Elle soupira et décida de se lever. Ça ne servait à rien d'essayer de se rendormir, sa tête était trop occupée à penser pour se soucier de son sommeil. Vêtue d’un débardeur et d’un vieux short, elle prit presque mécaniquement le chemin de la cuisine où elle se prépara un thé avant de s’assoir près de la fenêtre, soupirant longuement alors que ses yeux se perdaient à l'horizon, inconscientes des gouttes d’eau qui ruisselaient contre la vitre.       

— Hé, tu ne dors pas ? demanda la douce voix derrière elle.  

— Non, je n'arrivais pas à trouver le sommeil.  

La jeune femme la dévisagea un instant puis demanda :          

— C'est elle qui te rend si triste, c'est ça ?          

Jordan hocha la tête sans même la regarder et elle l'entendit aussitôt pousser un profond soupir. Le silence les enveloppa quelques minutes, avant que la jeune femme ne reprenne sombrement :

— Jordan, il faut vraiment que tu ailles de l’avant...

Les yeux de la jeune photographe plongèrent instantanément dans ceux de sa sœur, identiques aux siens. Elle était plus jeune qu’elle de deux ans et pourtant on les prenait souvent pour des jumelles. Silencieusement, elle l’incita à éclaircir le fond de sa pensée.

— Tout ce que ça va faire, c'est te faire mal... Elle marqua une légère pause, avant de terminer d'un ton grave : Je n'ai pas envie que tu te détruises Jordan.      

Jordan baissa tristement les yeux au sol. Elle savait que sa sœur avait raison. Elle commençait à aller mieux et elle avait soudainement l’impression de refaire machine arrière. Comme si on lui rappelait incessamment que les évènements qui remontaient à deux ans déjà lui avaient laissé une cicatrice dont elle ne se déferait jamais.   

— Pourquoi a-t-il fallu que l’on nous l’enlève ? lâcha-t-elle dans un profond soupir, en fermant les yeux pour tenter de refouler les larmes au plus profond d’elle.      

Aussitôt sa sœur s’approcha et la prit dans ses bras, lui offrant une étreinte fraternelle, puissante et réconfortante à la fois.

— Je n'en sais rien, Jordan. Mais fuir n'arrangera pas les choses..., lui murmura-t-elle doucement à l'oreille.

Jordan tourna la tête dans sa direction, un air interrogateur sur le visage.  

— Me fais pas cette tête-là Jordan, lui dit doucement sa sœur. Tu es peut-être revenue au Canada, mais ton cœur lui, est resté là-bas. Avec elle.   

Jordan secoua la tête.         

— Je suis si transparente, hein ?   

La jeune femme haussa les épaules.        

— Tu es ma sœur, je te connais, dit-elle dans un léger sourire. Rentre en France Jo. Retrouve-la.

Jordan haussa les sourcils, lui demandant si elle pensait franchement que c’était un argument convaincant.

— Depuis combien de temps tu ne t’es pas mêlée à un groupe de personnes qui ne soient ni moi, ni les parents, ni Kathy ?  

Trop longtemps, admit-elle silencieusement.       

— Tu ne vis pas, tu survis. Tu ne peux pas rester comme ça, pour toi, pour nous, rentre en France. Retrouve-moi ton joli sourire.       

— C’est pas aussi simple Hannah…          

La jeune femme encadra son visage de ses mains et caressa doucement ses joues.

— Je n’ai jamais dit que ça le serait, mais qui ne tente rien n’a rien, non ? Et puis..., elle prit doucement le pendentif qui pendait au cou de Jordan entre ses doigts, ...n'oublie jamais, la douleur persiste pour qui n'a plus d'espoir. Il donne bien souvent la force et le courage de faire des choses dont on se croirait bien souvent incapable.      

Les yeux de Jordan s'emplirent de larmes.         

— Je t'aime, souffla-t-elle simplement en l'embrassant sur la joue.    

Hannah resserra son étreinte autour d'elle.       

— Je t'aime aussi.

 

Aujourd’hui.

— Le lendemain matin elle me réservait un billet d’avion et contactait Kathy pour lui dire qu’elle allait avoir de la compagnie pour quelque temps, rit Jordan en secouant la tête.  

— Tu me rappelleras de la remercier dès que l’on sera sortie d’ici, alors, murmura la jeune policière en caressant légèrement le pendentif du bout des doigts, secrètement soulagée qu'il ne vienne en réalité que de la sœur de Jordan.  

— J’en conclu que tu me pardonnes alors ? osa timidement la jeune photographe, incertaine.

La jeune policière posa un doigt sous son menton et la força doucement à croiser son regard. Caressant doucement sa joue, elle répondit d’une voix douce :    

— Je pensais que c’était clair, non ?         

Un sourire timide se dessina sur les lèvres de Jordan. 

— C’est toujours agréable de se l’entendre dire, murmura-t-elle.

Emmanuelle lui sourit puis l’embrassa à la commissure des lèvres avant de se redresser légèrement afin de plonger son regard dans le sien :

- Je te pardonne, murmura-t-elle sincèrement. Et toi, me pardonnes-tu ?     

Elle obtint un léger hochement de tête pour toute réponse puis, après avoir interrogé Jordan du regard, elle captura enfin ses lèvres pour un baiser d’une douceur infinie. Enfouissant ses mains dans ses cheveux, une violente vague de désir traversa son corps tout entier et elle se colla un peu plus contre elle, entrouvrant rapidement les lèvres afin d'inviter sa langue à venir rencontrer la sienne tandis que la jeune photographe encadrait son visage de ses mains. Emmanuelle sentit qu’elle n’était pas non plus indifférente à la situation, pourtant, au bout d’un long moment, elle sentit Jordan rompre le baiser et la repousser doucement. Un grognement de frustration échappa de ses lèvres, arrachant un sourire à la jeune photographe.

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, dit-elle, légèrement essoufflée.         

— Jordan, je —

Jordan posa un doigt sur ses lèvres en souriant légèrement.

— Ne crois pas que ton corps de rêve ne m’attire pas… mais je n’ai pas envie que notre première fois se déroule ainsi, poursuivit-elle en désignant l’ascenseur du regard.

— Oh, donc si je comprends bien, tu me chauffes puis tu me repousses ? demanda Emmanuelle, feignant un air outré. 

— Redresse-toi au lieu de dire des bêtises…, répondit Jordan en l’embrassant doucement sur les lèvres. Je veux sortir d’ici le plus vite possible.   

Emmanuelle fronça les sourcils, confuse.

— Mais, comment ? 

— J’ai entendu des voix.     

Elle n’eut pas le temps de poursuivre que des coups se firent entendre à travers la porte.

— Aidez-nous ! crièrent-elles instantanément. On est coincées !        

— Calmez-vous, on va vous sortir de là, répondit une voix masculine de l'autre côté de la paroi.

— Attendez, comment avez-vous su que l’on était coincée ici ? demanda soudainement Emmanuelle.

— Le système de sécurité envoie automatiquement un message au centre de maintenance lorsqu’un ascenseur tombe en panne. La caméra nous a informés que vous étiez coincées à l’intérieur.

— Oh, la caméra… Dieu merci on a rien fait de compromettant, murmura Jordan, le regard malicieux.

Pour toute réponse, Emmanuelle éclata de rire.

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Chapitre 5

Les portes de l’ascenseur offrant de la résistance aux techniciens, les deux jeunes femmes avaient dû encore attendre quarante-cinq minutes avant de revoir la lumière du jour, ou plutôt de la nuit. En tout, elles étaient restées coincées pendant près de trois heures trente.

Pas étonnant que mon dos me fasse aussi mal, grimaça intérieurement la jeune femme brune. Je me demande si je vais ressentir mes fesses un jour.    

Une fois sorties, l’un des techniciens les avait informées que si jamais elles désiraient porter plainte, l'ascenseur serait mis sous scellés en attendant un expert judiciaire. Sinon, l'OPAC mandaterait lui-même un expert pour qu'il détermine l'origine du problème. Les deux jeunes femmes voulant simplement quitter les lieux lui avaient répondu qu’elles y réfléchiraient avant de les remercier une dernière fois puis de quitter l’immeuble.  

D’un commun accord, elles avaient décidé de se rendre chez la jeune policière après être repassées par le commissariat pour récupérer ses affaires et leurs voitures. Une fois sur place, elles avaient commandé chinois puis s’étaient confortablement installées dans le salon, une tasse de thé chaud entre les mains.

Emmanuelle détourna son regard de la fenêtre pour admirer Jordan qui était assise juste à ses côtés. Ses cheveux blonds étaient un peu plus courts qu'ils ne l'étaient deux ans auparavant, mais elle était toujours aussi divine. Tout ce qu'elle dégageait l'attirait irrésistiblement et elle se rendit compte que, bien qu’elle ait essayé, elle n’avait jamais pu refreiner ses sentiments pour elle, quitte à endommager son cœur pour toujours.

 

Hier soir.

Il pleuvait alors que le véhicule roulait paisiblement sur l’asphalte trempé. La ville était calme et triste tandis qu’une étrange mélancolie envahissait la jeune policière. Elle avait du mal à se concentrer et laissait libre cours à ses pensées, seul le mouvement des essuie-glaces attirant son regard de temps à autre.

— Ça va ?      

La voix de son collègue la fit légèrement sursauter.     

— Hmm ? répondit-elle en tournant la tête dans sa direction.

— Ça va ? répéta-t-il.          

— Oui, ça va. Pourquoi ça n’irait pas ?     

— Tu n’as pas prononcé un mot depuis que l’on a quitté le commissariat, tu as l’air perdue dans tes pensées. Quelque chose te tracasse ?      

Un long silence s’ensuivit si bien que Sébastien ne s’attendait plus à obtenir une réponse. Il s’apprêtait à reprendre la parole quand le murmure de la jeune policière brisa finalement le silence pesant de l’habitacle.    

— Elle me manque, répondit-elle, les yeux rivés sur ses mains.

Le jeune officier soupira, puis, posant une main sur son genou, il lui fit une pression amicale.

— Tu veux en parler ?

Emmanuelle haussa les épaules tandis qu’il enclenchait son clignotant et s’engageait dans le parking. L’endroit était presque désert mis à part quelques camions qui stationnaient sur leur droite et un léger sourire se dessina sur les lèvres de la policière lorsqu’elle vit l’enseigne au néon de la cafétéria, « The American Way of Life », se refléter sur le pare-brise du véhicule. Ils venaient ici une à deux fois par semaine histoire de décompresser et passer une soirée tranquille sans parler enquête, accident ou n’importe quel autre sujet ayant un lien avec leur profession. Une vielle habitude qu’ils avaient pris peu de temps après avoir commencé à travailler ensemble. Ils n’y étaient pas revenus depuis… depuis que son ami avait rencontré la femme qui était aujourd’hui son épouse.

— C’est la nostalgie qui te fait revenir ici ? demanda-t-elle.     

Le jeune policier lâcha un rire tandis qu’il coupait le contact. 

— Je me suis dit que cela pourrait nous faire du bien, tu viens ?

Emmanuelle hocha la tête et ils sortirent du véhicule. Une clochette retentit lorsqu’ils poussèrent la porte de la cafétéria et une bouffée d’air chaud les assaillit aussitôt, la poussant à relâcher un soupir de bien-être. La décoration intérieure était typique de l’Amérique des années 60, le moindre petit détail tendant à recréer l'atmosphère de ces années : des posters des stars mythiques de l'époque telles que Marilyn Monroe, Elvis Presley ou encore James Dean ornaient les murs à divers endroits, deux juke-box occupaient le mur opposé à l’entrée, des statues en résine et fibre de verre représentant la statue de la liberté et des personnages de dessins animés grandeur nature étaient éparpillées de part et d’autre de la cafétéria et les tables étaient ornées de banquettes blanches et rouges. Les serveuses quant à elles étaient en patins à roulettes, vêtue de tenue rose bonbon ou vert turquoise. Le tout baignant dans un fond musical de rock'n’roll.           

En une enjambée, ils pénétraient dans un autre monde, une bulle qui leur permettait d’oublier pendant un instant l’horreur que pouvait être leur métier parfois.       

Les deux officiers se dirigèrent vers le bar et prirent place sur les chaises hautes qui ornaient le comptoir.

— Vous désirez ? demanda aussitôt la barmaid tandis qu’elle resserrait l’élastique qui enserrait ses cheveux roux.          

— Deux chocolats maltés s’il vous plaît, répondit la jeune policière tout en retirant sa veste.

— Je suis à vous dans une minute.

La jeune policière acquiesça, recevant en retour un sourire amical, chaleureux, qui était loin de la laisser indifférente. Très loin de la laisser indifférente. La joie de vivre que la femme dégageait la faisait même garder un léger sourire sur les lèvres, alors qu'elle posait son menton dans la paume de sa main, accoudée au comptoir.

— Tu veux en parler ? demanda de nouveau son collègue tandis qu’il prenait la carte de la cafétéria coincée entre deux portes serviettes et la parcouru du regard.

Emmanuelle lui jeta un rapide coup d’œil.          

— C’est inutile Sébastien.   

La barmaid déposa les deux mugs de chocolat sur le comptoir juste devant eux, empêchant le jeune officier de poursuivre, et laissa son regard courir sur les mains de l’officier puis sur celles de la jeune policière, relevant finalement les yeux sur Emmanuelle qui l'observait, un sourcil relevé. La barmaid haussa les épaules, le sourire aux lèvres, satisfaite de sa vérification. Et non ma belle, je ne suis pas sa femme, rit intérieurement la jeune policière. Sa main se tendit vers la première tasse et discrètement leurs doigts s’effleurèrent, accentuant le sourire d'Emmanuelle.       

— Merci, répondit-elle, son regard plongé dans le sien.

La barmaid se contenta de hocher la tête avant de s’occuper de la personne qui venait de prendre place à leurs côtés. Reportant son attention sur son collègue, Emmanuelle reposa doucement sa tasse avant de continuer.

— Il n’y a rien à dire Seb, je t’assure que ça va. 

— Huh, huh… tu peux me dire à quand remonte ta dernière relation sérieuse ? demanda-t-il les yeux toujours rivés sur le menu.

La réponse ne mit pas longtemps à arriver.       

— Ce weekend.        

— Manue… je ne te parle pas d’une histoire qui se limite au sexe. Tu ne restes jamais avec quelqu’un plus de quelques heures.   

— C’est déjà pas mal, répondit la jeune femme en haussant les épaules.      

Son collègue poussa un soupir et secoua la tête.           

— Tu tiens toujours à elle hein ? demanda-t-il doucement.

Evitant son regard, Emmanuelle trouva soudainement le contenu de sa tasse très intéressant.

— Bon sang Manue ! Cette garce t’a laissée tomber du jour au lendemain, il est temps que tu ailles de l’avant ! pesta-t-il, ignorant la crispation soudaine de sa collègue.     

Ne vois-tu pas qu’elle t’a détruite ?! hurla-t-il intérieurement.   

— Plus facile à dire qu’à faire, grommela la jeune femme entre ses dents.   

Sébastien serra des poings. Deux ans auparavant, il avait été le témoin impuissant de l'effondrement émotionnel d'Emmanuelle. Depuis, elle passait son temps à travailler et à sortir en boite, s’échappant dans les bras des autres. Sa physionomie n’avait rien perdu de sa beauté, mais elle était cependant altérée. Son sourire se faisait atrocement rare, et les rares fois où il apparaissait, il n’atteignait jamais ses yeux. Son regard vert émeraude d’habitude si rieur, si doux, était désormais désespérément triste. L’éclat de son teint avait disparu, et elle était pâle comme le marbre. Et bien qu’elle prétende le contraire, il savait qu’elle dormait mal, de profonds cernes ornaient constamment ses yeux.

Soupirant, il reprit plus calmement.

— Excuse-moi, répondit-il en prenant sa main dans la sienne. J’aimerais juste te voir heureuse Manue.

— Je l’étais, je pensais qu’elle l’était aussi, répondit amèrement la jeune policière. C’est juste que je ne comprends pas. J’aurais pu comprendre qu’elle ait besoin de souffler quelque temps, mais qu’elle parte définitivement… sans aucune explication…         

— Je sais, mais ce n’est pas en ressassant le passé que tu arriveras à tourner la page Manue, il faut que tu laisses tout ça derrière toi. Ça va finir par te bouffer sinon, ajouta-t-il d’une voix douce, caressant doucement sa paume.         

— Je sais, murmura Emmanuelle. 

Tournant la tête, elle aperçut la barmaid qui retirait son tablier et leurs regards s'accrochèrent jusqu'à ce que la jeune femme rousse disparaisse derrière la porte de la sortie du fond, un léger sourire flottant sur ses lèvres.          

— Semblerait que mes plans pour la soirée aient changés, reprit-elle avant de finir sa tasse d’une traite et déposer une bise sur sa joue.   

— Manue, attends !

Le jeune officier la retint par le bras et attendit de croiser son regard avant de poursuivre.

— Tu ne peux pas passer ta vie à fuir tu sais, dit-il, l’inquiétude présente dans sa voix.

Emmanuelle le regarda un moment avant de répondre, le ton neutre.

— Passe une bonne soirée en famille, on se voit demain.        

Sébastien relâcha son bras et la regarda partir avant de frotter ses mains contre son visage.

— Et merde…

💕

Son dos s’abattit violemment contre la porte de la chambre tandis qu’elles se déshabillaient mutuellement tout en s’embrassant. Sa bouche brûlante qui la dévorait dans des baisers à la fois tendres et sauvages poussa Emmanuelle à poser une main au creux de ses reins afin de la coller plus encore contre elle. Ses cheveux glissèrent entre ses doigts et elle descendit ses lèvres dans son cou, lui infligeant de tendres morsures qu'elle recouvrait aussitôt de sa langue. Sa peau avait un délicieux goût sucré qui lui donnait toutes sortes d’envies.

Doucement, elle fit reculer sa belle inconnue jusqu’à ce que ses jambes heurtent le bord du lit, puis, la faisant basculer, elle s’allongea sur elle en prenant appui sur ses mains posées de chaque côté de son visage. Observant son corps aussi nu que le jour de sa naissance, elle se pencha et effleura ses lèvres des siennes dans une douceur troublante et envoûtante. Elle sentait que la jeune femme avait du mal à résister et elle se délectait de ce qu’elle lui faisait subir. S'approchant d'elle à nouveau, elle passa doucement sa langue sur ses lèvres, puis les mordilla quelques secondes avant de venir embrasser son cou, y déposant de légers baisers avant de remonter la ligne de sa mâchoire, d’embrasser sa joue, et déposer un baiser au coin de ses lèvres.

La jolie rousse n’en pouvait plus de son petit jeu, elle sentait la chaleur de son corps contre le sien, le désir qui montait. Passant ses mains sous les siennes, elle entrecroisa leurs doigts, puis, soulevant légèrement la tête, elle s'approcha de ses lèvres et prit enfin possession de sa bouche avec douceur mais fermeté, lâchant un grognement de satisfaction qui ne manqua pas de faire sourire Emmanuelle.

Leurs langues s'entremêlèrent, et la jeune policière remonta les bras de l'inconnue derrière sa tête tandis que sa bouche descendait de nouveau dans son cou, suçant, léchant, titillant la peau sensible, insinuant sa jambe droite entre ses cuisses ouvertes. Son corps bougea légèrement contre le sien et elle l’entendit soupirer doucement sous ses caresses, la poussant à porter sa bouche à son oreille et la mordiller légèrement. Sa main s’insinua entre ses jambes et elle laissa ses doigts s’y égarer et l’y caresser, arrachant de doux gémissant à la jeune femme allongée sous elle.

Un cri plus rauque que les autres lui parvint et Emmanuelle se pencha de nouveau sur la jeune femme, l'embrassant fougueusement tandis qu'elle parcourait son corps de caresses fiévreuses. Ses lèvres descendirent le long de son sternum, laissant son souffle chaud courir contre sa peau et observant au passage la légère chair-de-poule qu'elle provoquait. Ses seins qui se dressaient l'excitèrent terriblement et elle en prit un dans chaque main, les caressant doucement avant de poser sa bouche pour en embrasser, mordiller doucement les bouts.

Des mains s'insinuèrent dans ses cheveux et Emmanuelle posa son autre main sur sa hanche puis embrassa son ventre, le souffle de la jeune femme s’accélérant au fur et à mesure que ses lèvres descendaient. Elle s’attarda quelque peu sur son nombril, puis laissa sa bouche descendre plus bas encore, gentiment pressée par les doigts entremêlés dans ses cheveux. La jeune femme rousse ferma de nouveau les yeux, se laissant emporter par les sensations qu'elle lui procurait, et laissa son corps s’enflammer sous sa langue…

💕

Une sonnerie stridente les réveilla et Emmanuelle ouvrit péniblement les yeux afin de regarder les aiguilles lumineuses du cadran posé sur la table de chevet, 6h30. Elle se dégagea de l’étreinte de la rouquine et attrapa son jean qui se trouvait sur le sol, s'emparant de son portable dans la poche de devant et mettant fin au bruit assourdissant.     

— Désolée…, s’excusa-t-elle. Je peux prendre une douche ?   

La jeune femme rousse hocha la tête et lui indiqua la salle de bains, surprise de voir Emmanuelle revenir seulement quelques minutes plus tard, relativement fraîche pour quelqu'un qui n'avait quasiment pas dormi de la nuit. S'asseyant sur le bord du lit, la jeune policière lui expliqua qu'elle partait, qu'elle devait passer chez elle se changer puis aller au boulot.           

— Dis-moi… je peux avoir un nom à mettre sur ce si joli visage, ou bien cette merveilleuse nuit restera anonyme ?    

Leurs yeux se croisèrent et la jeune policière sourit avant de se lever. Elle n’était pas contre le fait de donner son prénom, cela n’engageait à rien. Par contre, il arrivait qu’on lui demande plus, numéro de téléphone, mail… Et ça, elle s’y refusait, ces soirées étaient pour elle un simple partage mêlant désir, envoûtement, plaisir. Rien de plus et cela lui convenait parfaitement, elle tenait à ce que les choses restent comme cela. Une simple nuit sans lendemain, sans sentiments. Sans sentiments… oui, son cœur était déjà pris, depuis plusieurs années déjà.

— Emmanuelle, lui murmura-t-elle.         

Elle lui déposa un doux baiser sur la joue et quitta la pièce, prenant soin de refermer la porte derrière elle.

 

Aujourd’hui.

— Hé, tu es incroyablement silencieuse, murmura Jordan en s’installant sur ses genoux, la tirant de ses pensées.        

— Excuse-moi, répondit Emmanuelle en secouant légèrement la tête. J’étais ailleurs.

Jordan redessina les traits de son visage du bout de ses doigts.         

— Hmm... où ça ? demanda-t-elle. 

Emmanuelle se racla la gorge, soudainement mal à l’aise.       

— Je pensais juste combien j’étais heureuse que tu sois ici. Et… combien ma vie était vide de sens avant ton retour.    

— Le sentiment est partagé, répondit doucement Jordan, un léger sourire sur les lèvres.

La jeune policière soupira puis acquiesça.

— Tu sais, quand tu es partie, je me suis sentie vide, tellement vide… Et puis j’ai continué comme j’ai pu, je me suis plongée corps et âme dans mon travail. Je n'hésitais pas à rester tard pour faire des heures supplémentaires ou à ramener du boulot chez moi pour m'occuper l'esprit. C'était un bon moyen pour ne pas penser à tout ce qui s’était passé. À tout ce que j'avais sur le cœur, sourit-elle tristement. Et puis, par la suite, j’ai de nouveau côtoyé ce monde de la nuit où l’on s’apprécie sans s’attacher, on garde ses sentiments en instance et on ne pense qu’à la volupté. Je me suis forgé une carapace et j’ai fermé mon cœur. Je ne voulais plus courir le risque de souffrir.    

Elle tourna la tête vers Jordan dont la tête reposait désormais sur son épaule et ne put dissimuler sa stupéfaction en voyant ses yeux humides. Elle poursuivit, son regard plongé dans le sien :         

- Cependant…, la vie a accepté, sans me prévenir d'ailleurs, de me donner une seconde chance. J’avais peur d'aimer de nouveau, de m'attacher à une personne et de m’y abandonner de tout mon être. De tomber encore une fois, de tomber encore plus bas… Mais ce n’était pas possible, parce que mon cœur n’a jamais cessé d’être à toi, avec toi.

Elle appuya son front contre le sien et lui murmura, la gorge nouée :

— Tu es l'Ange qui vient de redonner un souffle à ma vie… merci d’être revenue Jordan.

L’émotion fut trop forte et Jordan n’arriva plus à retenir les larmes qui coulèrent le long de ses joues. Prenant son visage entre ses mains, Emmanuelle essuya doucement ses larmes de ses pouces.

— Tu m’as fait revivre aussi Manue…     

Elle eut à peine le temps de terminer sa phrase que les lèvres d’Emmanuelle se posèrent sur les siennes, ses mains glissant sur son corps avec douceur et tendresse. Elle l’embrassa fougueusement, mêlant sa langue à la sienne tandis que des frissons parcouraient leurs corps tout entier. Un baiser intense, enivrant, aimant.      

Leurs lèvres se séparèrent lentement, pour se retrouver une dernière fois avant de rouvrir leurs paupières. Leurs regards s’accrochèrent, le sourire aux lèvres et Emmanuelle passa un bras possessif autour de sa taille avant de prendre sa main dans la sienne et nouer ses doigts aux siens. Elle déposa ses lèvres dans son cou et murmura contre sa peau :  

— Reste…, reste cette nuit. S'il te plaît, laisse-moi te montrer ce que je ressens pour toi, souffla-t-elle, faisant battre son cœur à une allure folle.

Jordan la regarda, les yeux pétillants, et plongea son regard aussi noir que la nuit dans celui vert émeraude. Un immense sourire se dessina sur son visage auquel s'ajoutaient ces petites fossettes que la jeune policière affectionnait tant. D'un doigt, elle caressa sa joue puis déposa un léger baiser sur ses lèvres.

— Avec plaisir, répondit-elle dans un murmure avant de lui prendre la main afin qu'elle la suive jusqu'à la chambre.

💕

— Tu sais, je t’ai toujours trouvée incroyablement sexy lorsque tu l’as sur le dos, dit Jordan alors qu’elle laissait ses doigts courir sur le tissu de l’uniforme de la policière qui était suspendu contre la porte de l’armoire.

— Merci, je crois, balbutia Emmanuelle alors qu’elle sentait ses joues rougir.  

Les sourcils de Jordan se froncèrent lorsque ses doigts rencontrèrent l’arme de service encore accroché à la ceinture et elle se figea soudainement.

— Ça va ? demanda doucement Emmanuelle en l’enlaçant par-derrière.

Jordan secoua doucement la tête, recouvrant automatiquement ses bras avec les siens et les caressants tendrement. 

— Je crois que je ne me ferais jamais à l’idée que tu es policière.

— Ça te dérange ? demanda calmement Emmanuelle.

Jordan soupira.

— Ça fait partie de qui tu es. Je n’ai aucune envie que cela change, ça fait partie des choses qui me plaisent chez toi. C’est juste que ce n’est pas toujours évident, murmura-t-elle.

Elle poursuivit, la gorge soudainement serrée :

— Avant que tu ne te fasses tirer dessus, je n’avais jamais vraiment pensé à quel point ce métier peut-être dangereux. Une part de moi aura toujours peur que tu passes la porte et ne reviennes pas.

Sa phrase à peine terminée, Emmanuelle resserra son étreinte autour d’elle en un geste de réconfort, priant à la douleur qu’elle sentait chez la jeune femme de partir.

— Jordan, ce genre de situation est très rare, la plupart des fonctionnaires de police n'utilisent jamais leur arme de service de toute leur carrière, et certains ne la sortent même jamais de son étui.

— Mais le risque est toujours présent, l’interrompit calmement la jeune femme. Tu as failli mourir, Manue.

Le silence les entoura quelques secondes avant qu’Emmanuelle ne lui pose finalement la question qui la hantait depuis qu’elles avaient commencé cette conversation :

— Tu penses pouvoir vivre avec ? murmura-t-elle à contrecœur, appréhensive.

Jordan tourna légèrement la tête de manière à plonger un regard calme dans celui anxieux de la jeune policière avant de lui répondre d’une voix douce.

— Je ne serais pas là sinon, Manue, souffla-t-elle en portant une main à sa joue et la caressant doucement. J’y travaillerais, je m’y ferais avec le temps, ajouta-t-elle en l’embrassant au coin des lèvres alors que les bras de la jeune policière resserraient leur étreinte.

— Je fais attention, tu le sais ça, n’est-ce pas ? murmura Emmanuelle.

Jordan sourit doucement.

— Je sais.

Emmanuelle hocha la tête d’un air entendu avant de déposer un doux baiser sur son épaule, lui faisant de nouveau esquisser un léger sourire. Glissant ses lèvres dans son cou, elle partit à la découverte de sa peau, l’embrassant doucement tout en s’enivrant de son odeur, avant de remonter vers son oreille qu’elle mordilla un peu avant de souffler d’une voix pleine de désir :

— J’ai envie de toi.

Un doux frisson s’empara de Jordan et elle soupira de bien-être, son corps se fondant plus encore dans celui d’Emmanuelle.

— Ne le prends pas mal, Manue, mais je préfèrerais que tu te taises, répondit-elle un petit sourire en coin.

La jeune policière lâcha un rire, à la fois amusée et attendrie, le surnom empli d’affection ne lui ayant pas échappé.

— Je crois que je peux faire ça, répondit-elle avant de faire glisser une langue pleine de malice sur sa peau douce avant de la diriger vers ses lèvres qu’elle embrassa tendrement.

De plus en plus troublée par les émotions qui s’emparaient d’elle, Jordan se tourna légèrement afin de lui faire face et lui rendit son baiser tout en pressant son corps contre le sien, sentant aussitôt les mains d’Emmanuelle courir lentement de ses joues à son cou, puis descendre vers ses épaules qu’elle caressa doucement avant de faire glisser une à une les bretelles de sa robe d’été le long de ses bras.

Le tissu glissa à ses pieds et Emmanuelle ne put empêcher un sourire en coin de naitre sur ses lèvres tant son air troublé et la légère rougeur qui recouvrait ses joues la rendaient si craquante. Elle la vit fermer les yeux un instant, et lorsqu’elle les rouvrit, son sourire s’effaça aussitôt face au doute, à l’appréhension et à la crainte qu’elle put aisément y lire.

— J’ai jamais… enfin, avec une femme, je veux dire…, balbutia péniblement Jordan alors qu’elle se frottait maladroitement le sourcil.

D’un geste instinctif, Emmanuelle la serra tout contre elle avant de lui embrasser le front puis le bout du nez pour chasser les traces de son tourment.

— N'aie aucune crainte, murmura-t-elle d’une voix douce tout en plongeant son regard dans le sien.  Écoute ton cœur, ton corps. Laisse-toi guider par tes envies…

Emmanuelle caressait de sa main son visage, ses cheveux, d’une manière si douce, que Jordan crut qu’elle allait défaillir. Les mots lui parvinrent et, percevant son sourire dans l’obscurité, empli de tendresse et d’affection, elle porta ses mains au niveau de la chemise de la jeune policière et défit lentement le premier bouton, effleurant sa peau à travers le tissu avant de s’attaquer au suivant, puis un autre, et un autre jusqu'à la déboutonner complètement.

Seules leurs respirations rompaient le silence de la nuit et, à son contact, celle d’Emmanuelle  s'approfondit, la jeune policière ne pouvant retenir un soupir lorsque Jordan laissa courir ses doigts légèrement tremblants sur son torse. Ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes et elle respira à pleins poumons l'exquis parfum que Jordan dégageait, s'imprégnant de son odeur alors que ses propres mains couraient le long de ses côtes d’un air paresseux, la douceur de sa peau lui envoyant des frissons de plaisir dans tout son corps.

Le cœur battant au même rythme que celui qu’elle pouvait sentir sous ses doigts, Jordan frôla la poitrine d’Emmanuelle avant de faire glisser les pans du tissu de sa chemise qui, suivant le mouvement, retombèrent de part et d'autre de son corps et découvrant ainsi ses courbes sensuelles. Son regard s’attarda sur sa poitrine en partie cachée par son soutien-gorge et Jordan l’effleura du bout des doigts, soupira longuement face aux sensations que le toucher lui procuraient.

Un bref coup d'œil lui apprit que la jeune policière avait fermé les yeux et, les joues rougissantes, elle posa à plat sa paume contre la peau douce et chaude et ne put retenir un petit sourire lorsqu’elle ressentit le léger frisson qui parcourut aussitôt Emmanuelle. La tête légèrement en arrière, la jeune policière semblait paisible, détendue. Plus belle que jamais.

Reportant son attention sur sa main, une légère marque attira son regard et, doucement, Jordan porta ses doigts au niveau de l’épaule gauche d’Emmanuelle et les fit tendrement courir le long de la cicatrice, redessinant les contours en un ballet incessant.

— Ça va ? lui parvint le faible murmure au-dessus de sa tête.

Jordan releva les yeux et se retrouva plongée dans un regard vert émeraude empli d’inquiétude.

— Ça va, rassura-t-elle avant de remplacer ses doigts par ses lèvres, embrassant doucement la peau douce puis murmurant quelques paroles.

Emmanuelle posa sa main gauche autour de sa taille et la rapprocha encore plus d’elle.

— Qu’est-ce que c’était que ça ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

Jordan sourit doucement.

— Je remerciais ton cœur de ne pas s’être arrêté de battre, et lui demandais de continuer ainsi pendant encore de longues années, sinon il aura affaire à moi.

Amusée, Emmanuelle lâcha un léger rire avant de descendre son visage vers le sien et embrasser doucement le haut de sa tête, puis son front, avant de descendre le long de son nez.

— Je ferais en sorte qu’il t’écoute..., murmura-t-elle sincèrement avant de s’emparer de ses lèvres.

La respiration presque douloureuse, Jordan ferma les yeux et savoura les sensations qui se bousculaient en elle alors qu’elle sentait la main d’Emmanuelle remonter le long de sa cuisse, arpenter les courbes de son profil avant de se poser sur sa hanche. Leurs souffles mêlés se précipitèrent peu à peu à l'idée de ce qui allait suivre, et, chacune voulant explorer les moindres recoins de ces corps si doux et si fougueux, leurs lèvres se rencontrèrent de nouveau en une succession de baisers doux qui se transformèrent bientôt en une étreinte passionnée.

Sentant Jordan buter contre le rebord du lit, Emmanuelle la renversa doucement avant de déplacer son corps par-dessus le sien et l'encadrer de ses jambes. Comme attirée par un aimant, ses lèvres se posèrent aussitôt au creux de son cou, recouvrant la peau blanche en une série de petits baisers alors qu’elle sentait deux mains se faufiler dans ses cheveux.

— Manue…, murmura Jordan qui se délectait de sentir sa chaleur, ses mouvements, les ondulations de son corps contre le sien tandis que ses cheveux caressaient son visage.

Son nom prononcé par cette voix suave et pleine de désir remua Emmanuelle tout entière et sa bouche joignit de nouveau la sienne en un baiser brûlant tandis leurs corps enlacés frissonnaient de plaisir. D’une main avide de caresse, elle parcourut le corps de Jordan tandis que de l'autre, elle acheva de se débarrasser de ses sous-vêtements. Bien vite, Jordan se retrouva entièrement nue, vêtue uniquement des caresses assoiffées de la jeune policière qui parcourait ses seins ronds et fermes de ses lèvres, de sa langue, ses cuisses lisses et douces de ses mains adroites.

Ses doigts se crispant sur sa nuque, Jordan soupira d'aise et laissa échapper quelques gémissements avant de laisser ses mains caresser le dos de son amante, lui effleurant légèrement les reins avant de venir frôler ses fesses. Puis d'une main hésitante, poussée par le désir, elle entreprit de lui retirer son jeans qu’elle sentait rugueux contre sa peau avant de dégrafer ensuite rapidement son soutien-gorge. Les seins halés d’Emmanuelle apparurent à ses yeux et un nouveau gémissement s’échappa de ses lèvres avant qu’elle ne les couvre de ses mains d'abord, et n’y pose ensuite ses lèvres, goûtant pour la première fois à une douceur telle que sa bouche ne pouvait cesser d’embrasser ses pointes érigées pleines de douceur et de féminité, sa peau tendre, douce et chaude encore et encore.

Elle sentit le toucher d’Emmanuelle le long de ses jambes, jusqu'à ses fesses qu'elle empoigna, avant de glisser vers son sexe humide et avide de caresse. Une nouvelle vague de sensation intense s’empara d’elle et elle ne put empêcher ses mains de se crisper aussitôt dans le dos de la jeune policière ni le cri étouffé qui franchit ses lèvres.

Les gémissements de la jeune femme blonde résonnèrent à ses oreilles telle une douce musique et les mains d’Emmanuelle poursuivirent leurs caresses sur ce corps qu’elle avait si longtemps désiré, celui qui avait hanté ses rêves à de nombreuses reprises. La caressant tendrement, elle se pressa davantage contre elle tout en frottant doucement son visage contre la chevelure blonde.

— Jordan…, soupira-t-elle dans un murmure tout en s'enivrant de son odeur.

Elle posa ses lèvres dans son cou avant de remonter lentement jusqu'à son oreille et, déposant un baiser derrière celle-ci, elle fit courir sa langue sur son contour avant de souffler doucement dessus tandis qu'elle entrait en elle, lentement, de ses doigts habiles.

Sa respiration s’accéléra plus encore, laborieuse, alors que chacun des gestes de la jeune policière la faisait frissonner, gémir de plaisir, inondant la main de son amoureuse. Son corps la brûlait, elle sentait fondre sous ses doigts, ses lèvres, son souffle. L’ondulation de ses hanches s’accentua alors que ses gémissements de plaisir vinrent en grandissant, la menant vers l'explosion finale qui la laissa haletante, collée à Emmanuelle qui caressait d'un geste las chaque centimètre de sa peau afin de lui permettre de reprendre pied en douceur. Enlacée dans des bras protecteurs, Jordan nicha sa tête dans le cou de la jeune policière et l’embrassant chastement avant de soupirer de bien-être, son souffle faisant frissonner Emmanuelle de plaisir.

💕

De douces caresses le long de sa joue et de son cou la poussèrent à finalement rouvrir les yeux, et elle croisa aussitôt un regard vert empli de tendresse et d’affection.

— Ça va ? demanda Emmanuelle alors que sa main remontait le long de son menton avant de redessiner les lèvres.

Jordan s’empara de ses doigts et les embrassa doucement.

— Mieux que jamais, sourit-elle. Toi ?

Emmanuelle sourit à son tour.

— Mieux que jamais aussi, répéta-t-elle doucement.

Jordan se recula légèrement et prit appui sur son coude, laissant son regard courir le long du corps d’Emmanuelle avant de remonter vers son visage. Son regard noir devint de plus en plus brillant et la jeune policière sentit aussitôt sa respiration s’accélérer, son cœur battre plus vite et sa bouche se dessécher.

— La vue te plaît ? demanda-t-elle d’une voix subitement rauque.

Jordan sentit son sourire s’agrandir et elle porta une main à son visage afin de caresser la douce peau de ses joues.

— Ça, lieutenant... c’est un euphémisme, murmura-t-elle.

Posant sa main sur la sienne, Emmanuelle lui rendit son sourire avant de venir embrasser sa paume. Ses paupières se fermèrent et elle se pencha vers Jordan afin de prendre à nouveau possession de ses lèvres, leur langue se mêlant une nouvelle fois dans un baiser passionné alors que leur corps étroitement enlacés s'accordaient à merveille.

Un gémissement alla se perdre dans la bouche de Jordan lorsqu’une des jambes d’Emmanuelle s'insinua entre les sienne, effleurant son bas ventre avec sa cuisse alors que ses mains glissaient sur sa poitrine et la caressaient de ses doigts. Rompant le baiser, Jordan se recula légèrement afin de faire basculer la jeune policière sur le dos, et elle posa un dernier doux baiser sur ses lèvres avant de descendre au creux de son cou avec une lenteur délibérée.

— J’ai besoin..., il faut que je...

Ses explications se perdirent rapidement alors qu’elle entamait une lente descente vers le bassin d’Emmanuelle, lui embrassant au passage de nouveau les seins tout en lui écartant doucement les cuisses. Elle sentit la jeune policière glisser ses mains dans ses cheveux et la maintenir plus près encore, et elle s’attarda un instant sur son nombril, un sourire se dessinant sur ses lèvres lorsqu’Emmanuelle cambra aussitôt des reins.

Un désir incontrôlable guida rapidement ses lèvres vers le sexe entrouvert, qui, au contact d'un simple baiser, envoya à travers le corps tout entier de la jeune policière des ondes électrisantes de passion. Un gémissement rauque s'échappa des lèvres d’Emmanuelle, bientôt suivi de longs soupirs et elle aurait tout donné pour que cette nuit n'en finisse pas, que le temps autour d'elles s'arrête à jamais. Jordan enfonça sa langue dans les profondeurs de son corps et elle l’écouta gémir, buvant à cette source que ses caresses faisaient jaillir alors qu’elle la sentait trembler de tous ses membres. Un cri plus fort que les autres raisonna dans la pièce et Jordan sentit le corps d’Emmanuelle s’abandonner, vibrant sous ses lèvres en des vagues incessantes alors que les mains d’Emmanuelle lui en demandait plus encore, noyée dans un océan de plaisirs.

Remontant le long de son corps, Jordan le parcourut de doux baisers, ses mains caressants tendrement la peau douce jusqu’à ce qu’Emmanuelle ne la serre contre elle et ne l’entoure de ses bras. Les cheveux éparpillés sur le drap, leurs fronts se touchèrent, puis leurs nez, ne laissant qu'un espace à peine visible entre leurs bouches et Emmanuelle lui murmura, son souffle caressant ses lèvres, sa voix tremblante d'émotion :

— Je t’aime Jordan…

Ouvrant les yeux afin de les plonger dans les siens, ses paupières s’étant fermées d’elles-mêmes à la seconde même où la jeune policière avait prononcé ces quatre petits mots, Jordan prit son menton entre ses doigts et plongea son regard dans celui d’eau clair, vert émeraude d’Emmanuelle. Elle détailla chacun de ses traits si parfaits avant d’essuyer de bout de ses doigts la larme qui coula le long de sa joue.

— Je t'aime Manue, je t’ai toujours aimé, souffla-t-elle. Ça m’a juste pris un peu de temps à le réaliser, ajouta-t-elle dans un sourire embarrassé.

Elle caressa tendrement sa joue puis toucha ses lèvres avant de poursuivre :

— Je l’ai tellement espéré que je ne peux m’empêcher de me demander si tout ceci est bien réel, murmura-t-elle.

Emmanuelle s’empara de sa main et la plaça contre son torse de telle façon qu'elle puisse sentir les battements de son cœur.

— Crois-moi, sourit-elle, tout ceci est on ne peut plus réel.

Elle reprit, le ton sérieux, fronçant les sourcils :

— Par contre, il y a un petit problème.

— Lequel ? s’inquiéta immédiatement Jordan alors que son cœur se mettait à battre à tout rompre dans sa poitrine.

Ne me laisse pas, je t’en supplie, ne me laisse pas, implora-t-elle intérieurement.

— Eh bien…, commença Emmanuelle, maintenant que je t’ai retrouvée, il est hors de question que je te laisse partir. La simple pensée d’être sans toi me terrifie.

Jordan poussa un long soupir tandis qu’un énorme sourire illuminait son visage. Merci, merci, merci !

— Je pense que l’on va devoir rester très proche alors, murmura-t-elle. Est-ce que… ça, ça te conviendrait ? demanda-t-elle tout en collant son corps contre celui de la jeune policière, glissant un bras possessif autour de taille et une jambe sur les siennes.

— Hum, c’est pas mal, oui, répondit Emmanuelle alors que de doux frissons s’emparaient d’elle à nouveau.  

— Et… comme ça ? poursuivit Jordan alors qu’elle s’allongeait doucement sur son corps, insinuant une cuisse entre les siennes et lui arrachant un gémissement.

— Oh, c’est définitivement pas mal, répondit la jeune policière tandis que dans la pénombre, contre sa bouche, elle devinait le sourire de la jeune femme. Je t’aime Jordan, murmura-t-elle contre ses lèvres, caressant tendrement son dos.

— Je t’aime aussi, répondit la jeune femme blonde alors que ses lèvres glissaient dans son cou et ses mains parcouraient son corps.

Ce fut les dernières pensées cohérentes qu’elles eurent avant de nombreuses heures.

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Chapitre 6

Un an et demi plus tard.

L’hiver était arrivé et avec lui son vent glacial. Emmitouflée dans son long manteau, le col remonté jusqu'au menton, les mains profondément enfoncées dans ses poches, elle parcourait doucement les vastes allées recouvertes d’une robe de neige blanche, le silence emplissant l'espace d’une présence étonnante.

Au bout de quelques minutes, Jordan s’agenouilla et posa ses mains sur le marbre froid. D’un blanc impersonnel, la tombe était décorée de multiples plantes et ses yeux se fixèrent sur l’inscription, semblant se perdre dans le vide tandis que des larmes coulaient silencieusement le long de ses joues.

Elle inspira un grand coup, appréciant l'air frais avant d’essuyer ses yeux et joues humides d’un revers de manche.   

— Bonjour Mathéo, souffla-t-elle doucement.    

La gorge nouée, le cœur serré, elle sentit de chaudes larmes commencer à couler à nouveau.

— Je sais que c’est la première fois que je te rends visite. J’ai repoussé ce moment encore et encore… Je savais que ce serait dur, mais je n’imaginais pas à quel point.

Elle s’interrompit.

— Je n’ai jamais été douée pour les grands discours, toi mieux que personne le savais, sourit-elle tristement. Tu me manques Mat’, tu nous manques, tellement. C’est… c'est tellement dur. J’ai tellement de regrets, de questions que j'aurais aimé te poser, de choses que j’aurais aimé pouvoir te dire encore et encore. J'aurais voulu te serrer dans mes bras plus souvent. J'aurais… j’aurais voulu être là, j’aurais voulu essayer d'éviter ça, ne pas laisser cette saleté de voiture t'écraser.

Elle secoua la tête, les larmes roulant le long de ses joues.      

— Je t'aime, c'est fou à quel point je t’aime et à quel point tu me manques, poursuivit-elle. J'aimerais tellement te serrer contre moi, écouter ta voix, te voir sourire… Tu ne quittes pas un seul instant mes pensées, tu sais.       

Lentement, elle s'avança jusqu'au sommet de la tombe et caressa du bout des doigts, dans un geste empli d’amour, les lettres dorées de son prénom ainsi que son portrait.

— J’ai… j’ai envie de croire que tu es là quelque part, ça m'aide à supporter cette lourde et longue absence. Je ne t’oublierais jamais Mat’, tu seras toujours dans mon cœur.

Elle ferma les yeux et frissonna lorsqu'elle sentit une main se poser sur son épaule en un geste simple empli de compassion. Regagnant son calme, elle se retourna pour lui faire face et leurs regards se croisèrent, s'accrochèrent, avant qu'Emmanuelle ne finisse par baisser les yeux un instant, déroutée par la souffrance qu'elle venait de lire dans les yeux d’un noir profond. Son malaise était plus que palpable dans l'air frais de l’hiver qui les entourait, elle cherchait quoi lui dire, mais aucun mot, aucun geste ne pourrait apaiser le tourment qui brûlait sa poitrine.

La jeune policière s'agenouilla finalement à ses côtés et posa sa main sur sa joue, tendre, protectrice, essuyant les larmes qui coulaient sur sa figure. 

— Mon amour…, lui murmura-t-elle, les bras grands ouverts, son regard l’appelant.

Son cœur eut un sursaut dans sa poitrine tandis que deux bras se drapaient autour d’elle, la serrant plus près, lui offrant un confort familier et Jordan se laissa aller ses sanglots alors que des mains aimantes frottaient son dos.          

— C’est bon Jordan. Je suis là. Je te tiens, murmura Emmanuelle contre son oreille.          

Jordan blottit sa tête au creux de son cou tandis que la jeune policière lui murmurait des mots de réconfort, lui laissant savoir que tout irait mieux, qu’elle la tenait et qu’elle était à l’abri. Qu’elle ne la laisserait pas.

Ses mots l’aidèrent à reprendre le contrôle mais Jordan refusa de la laisser partir lorsqu'Emmanuelle s’écarta légèrement et prit son visage entre ses mains. D’un ton grave, la jeune policière lui demanda :

— Ça va aller ?         

Jordan hocha la tête.

— J’avais juste besoin de le voir avant qu’on ne parte, je ne pensais pas que ce serait aussi difficile, mais ça va. 

— Jordan, on reviendra tu sais, lui répondit doucement Emmanuelle.          

— Je sais, mais j’avais besoin de le faire avant de commencer ma vie là-bas. Enfin, notre vie là-bas, sourit doucement la jeune photographe.

Emmanuelle l’embrassa doucement sur le bout du nez.           

— Tu veux rester encore un peu ?          

— Non, ça va, répondit Jordan en secouant légèrement la tête. Je n’ai pas besoin d’être ici pour lui parler.

— D'accord. Viens, on va rentrer se mettre au chaud.  

Se redressant, Emmanuelle passa un bras autour de sa taille et la tint serrée contre elle alors qu'elles se dirigeaient vers la sortie d'un pas tranquille, seul le bruit de leurs chaussures contre la neige brisant le silence qui les entourait. Un silence empli de bien-être.

💕

Jordan haussa les sourcils alors qu'elle regardait autour d'elle.         

— Se mettre au chaud... dans un ascenseur ?     

— Pas n’importe quel ascenseur, répondit Emmanuelle alors tandis que les portes se refermaient sur elles.

La jeune femme blonde se tourna pour lui faire face, mais elle n’eut pas le temps de prononcer le moindre mot que l’ascenseur eut un soubresaut avant de s’immobiliser. Écarquillant les yeux, elle s’écria :          

— Oh, non, non, non ! C’est pas vrai ! Dis-moi que c’est une blague ?           

Pour toute réponse, la jeune policière éclata de rire.    

— Manue ça n’a rien de drôle ! s'exclama-t-elle aussitôt avant de porter ses mains à son visage. Bon sang, on a la poisse ou quoi ?        

Parvenant tant bien que mal à reprendre son souffle, Emmanuelle la rassura :

— J’ai appuyé sur le bouton « stop » Jordan, calme-toi, répondit-elle en glissant ses mains dans les siennes et en entrelaçant leurs doigts.     

— Oh. Mais pourquoi ? Tu as un truc pour les ascenseurs maintenant ?      

Elle fut tue par des lèvres se posant sur les siennes.    

— Si tu me laissais parler, tu comprendrais, murmura Emmanuelle à quelques millimètres de ses lèvres.

— Hmm, si tu fais ça... je ne vais certainement pas te laisser parler, répondit Jordan en rouvrant doucement les yeux, un air malicieux sur le visage. Bon vas-y, je t’écoute, ajouta-t-elle devant le faux air boudeur d’Emmanuelle.     

— Merci, répondit la policière en se redressant, un léger sourire flottant sur ses lèvres. Si je nous ai fait revenir ici, c’est parce qu’il y a un an et demi, tu es de nouveau rentrée dans ma vie, exactement dans cette cabine. 

Jordan fronça les sourcils. 

— Plus exactement, c’était au commissariat, et puis chez toi aussi. Oh oui définitivement chez toi, ajouta-t-elle en secouant la tête, le regard malicieux.    

— Jordan…, soupira la jeune policière.    

— D’accord, d’accord, j’arrête, continue, capitula la jeune photographe en l’embrassant furtivement sur les lèvres.      

Emmanuelle sourit. 

— Je sais que l’on a décidé de poursuivre notre vie au Canada, mais je te tenais à faire quelque chose ici avant.        

Elle parcourut la cabine du regard un instant, puis reporta son attention sur la jeune femme blonde. Posant un genou à terre, elle ne put empêcher son sourire de s'agrandir lorsqu’elle vit Jordan ouvrir de grands yeux. D’une voix douce, elle poursuivit :      

— Dans exactement une semaine, on sera à plus de 5 000 km d’ici. Mais je tiens à ce que tu saches que je n’oublierais jamais ton retour dans ma vie, les quelques heures que l’on a passées dans cette cabine sont à jamais gravées dans ma mémoire. Je n’y croyais plus, et une fois encore, tu as réussis à me surprendre, sourit-elle doucement.

Elle fit une pause, puis plongeant son regard dans celui de la jeune femme blonde, elle poursuivit, la voix teintée d’émotion :

— Je t’aime Jordan, tu es mon amour, ma vie, mon étoile, mon sourire, ma joie de vivre. Alors, je te demande, mademoiselle Jordan Miller, veux-tu m’épouser ?   

Jordan haussa les sourcils d’une manière qui aurait été particulièrement drôle si les circonstances avaient été différentes. Oh. Mon. Dieu.     

— Tu me demandes en mariage ? souffla-t-elle enfin.  

La jeune policière hocha la tête.   

— Dans une cabine d’ascenseur ?

La jeune policière hocha de nouveau la tête, incertaine cette fois-ci. 

— Oui, enfin ce n’est pas n’importe quelle cabin -         

Elle fut interrompue par deux lèvres se posant sur les siennes. Jordan l’embrassa avec toute la passion et l’amour qu’elle avait pour elle, passant une main autour de son cou tandis que l’autre se perdait dans sa chevelure sombre. Les battements de leurs cœurs s'accélérèrent et elle sentit les bras de la jeune policière l'enlacer avant qu'une langue chaude ne se glisse entre ses lèvres, approfondissant leur baiser, un baiser plein de promesses auquel elle répondit avec tout autant d'ardeur que sa douce. Un gémissement s'échappa de sa gorge lorsque sa poitrine se pressa contre celle d’Emmanuelle et, prenant le visage de la jeune femme entre ses mains, elle l'embrassa plus doucement, tendrement, puis s’écarta juste assez pour pouvoir plonger son regard dans le sien. À bout de souffle, elle répondit, le sourire aux lèvres :          

— Oui.

— Oui ?         

Jordan hocha la tête.

— Oui. Oui ! Oui ! répéta-t-elle, les yeux brillants.

Immédiatement, elle sentit une larme, puis une autre, encore une autre, couler le long de ses joues, tandis qu'un petit rire montait dans sa gorge. Elle prit le visage de la jeune policière entre ses mains et l'embrassa avec toute la douceur dont elle se savait capable. Les larmes piquaient ses yeux, mais peu importait. En continuant à embrasser Emmanuelle, elle chuchota :

— Oui… Oui, je veux t'épouser, Emmanuelle Cahill… Je le veux… 

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Epilogue

Un an plus tard. Thunder Bay, Canada.

— Oui ? demanda Jordan tandis qu’elle ouvrait la porte de l’appartement.  

Elle n’eut pas le temps de voir qui se tenait dans le couloir qu’elle se retrouva avec un enfant dans les bras et un sac sur l’épaule.

— Tout est dans le sac, tu as nos numéros, en ce moment il fait ses nuits, il ne devrait pas y avoir de soucis. Je passe le reprendre demain matin. Merci ! cria-t-il alors qu’il s’élançait vers les escaliers.

— Mais qu’est-ce que… ? Sébastien François Mercier, revient ici tout de suite ! fulmina Jordan.

Oh, oh, grimaça-t-il intérieurement tandis qu’il revenait sur ses pas. 

— Tu m’expliques ? demanda la jeune photographe en haussant un sourcil.          

— Manue n’est pas là ? demanda Sébastien en regardant au-dessus d’elle, scrutant l’appartement.

— Si, elle est sous la douche. Qu’est-ce - 

— C’est l’anniversaire de Jade aujourd’hui, la coupa aussitôt le jeune policier. J’ai prévu une soirée en amoureux et si je ne pars d’ici cinq minutes, ma surprise va tomber à l’eau. Manue est au courant pour Tylian, ajouta-t-il précipitamment.

La jeune femme blonde l’étudia un moment.      

— Menteur.  

Sébastien soupira.   

— Bon d’accord, elle ne sait pas, j’ai complètement oublié de lui demander. S’il te plaît Jordan ! C’est notre première soirée en tête à tête depuis des mois, la supplia-t-il.  

Jordan fit mine de réfléchir pendant plusieurs minutes histoire de le faire languir avant de finalement répondre :    

— C’est la dernière fois que tu nous fais ce coup-là, d’accord ? La prochaine fois, laisse à Jade la responsabilité de nous prévenir, Dieu merci l’un de vous deux à un cerveau, le taquina-t-elle.

— Promis ! répondit aussitôt Sébastien, trop pressé pour rétorquer.           

— Allez file, sourit Jordan. 

— Merci ! Je te revaudrais ça ! hurla le jeune policier alors qu’il dévalait déjà les escaliers.

Jordan secoua la tête tandis qu’elle refermait la porte et allait s’installer sur le canapé. Sébastien et Jade étaient arrivés en ville en début de semaine pour passer les vacances de Noël avec elles et visiter la région et elle ne put s'empêcher de repenser à leurs retrouvailles qui avaient eu lieu plus de deux ans auparavant.  

Dire qu'elles avaient été quelque peu tendues aurait été un euphémisme. Ils lui en avaient voulu d’être partie du jour au lendemain sans donner d’explications ou de nouvelles et surtout d’avoir brisé le cœur de leur amie. Ils ne lui avaient pas fait de reproches ou de remarques désobligées, mais leur attitude réservée et parfois froide avait été tout aussi douloureuse pour Jordan. Elle ne leur en avait pas tenu rigueur, d’une part, parce qu’elle comprenait leur réaction, et admirait même leur côté protecteur envers la jeune policière, et d’autre part, parce qu’elle savait que seul le temps pouvait leur rendre la confiance qu’ils avaient placé en elle avant son départ inexpliqué.

Et puis, le temps et la joie de vivre omniprésente chez la jeune policière avaient fini par avoir raison d’eux, et tout avait fini par rentrer dans l’ordre pour le plus grand plaisir de chacun.

Tylian, debout sur ses genoux, la remmena soudainement à la réalité lorsqu'il se mit à faire des bonds, ses grands yeux noisette rivés sur elle. Le petit bonhomme venait tout juste d’avoir un an et ne marchait pas encore, la vie à quatre pattes semblait faire son bonheur, et pour ce qui était de parler, il ne prononçait pour l’instant que quelques mots, dont les trois-quarts n’étaient pas répertoriés dans le dictionnaire. 

Il aurait pu me laisser le mode d’emploi qui va avec, marmonna Jordan entre ses dents, totalement dépassée par la situation. C’était la première fois qu’elle se retrouvait seule avec Tylian et elle n’était pas rassurée du tout. Elles ne l’avaient vu qu’à quelques rares occasions depuis sa naissance, puisque ses parents vivaient toujours en France et elles au Canada, et en général elle restait à l’écart, se contentant de l’observer de loin ou de lui faire des papouilles lorsqu’il était dans les bras des autres.

— Je vais aller faire un tour à la superette, lui parvint soudainement la voix d'Emmanuelle qui venait d'entrer la pièce, interrompant le cour de ses pensées. On a plus de shampoing, je viens de le finir.

Jordan soupira de soulagement.   

— Manue ?   

— J’en ai pas pour longtemps, répondit la jeune policière alors qu’elle allait et venait dans l’appartement, complètement inattentive à ce qui se passait autour d’elle. Bon sang, mais où est-ce que j’ai mis mes clés ?!        

— Manue ? appela-t-elle à nouveau.        

— Jordan, je te connais, si tu n’as pas de shampoing demain matin je vais en entendre parler pendant toute la semaine, continua-t-elle en passant l’appartement en revue. Je suis rentrée, et je les ai posées… arg mais je les ai posées où ?! continua-t-elle pour elle-même, passant une main agacée dans ses cheveux humides.       

— Manue, on s’en fout du shampoing !

Surprise par cet énervement soudain, la jeune policière tourna enfin la tête dans sa direction et, apercevant son air affolé, elle en oublia instantanément les clés, ni même pourquoi elle les cherchait et s’approcha de la jeune femme avant de prendre l’enfant dans ses bras.      

— Hé coucou toi ! dit-elle en frottant son nez contre celui de Tylian qui lâcha aussitôt un petit rire. Ça va ? demanda-t-elle à Jordan, l’inquiétude présente dans son regard.

La jeune photographe hocha la tête.        

— Mieux maintenant. Je ne suis pas à l’aise avec… ça, répondit-elle, ne pouvant détacher son regard du petit garçon. 

— « Ça » c’est un enfant Jordan, rit aussitôt Emmanuelle. Tu n’en as jamais tenu dans tes bras avant, n’est-ce pas ?

Jordan grimaça.       

— Si une fois, mais c’était il y a longtemps, je devais avoir 8, 9 ans et…

— Et ? demanda la jeune policière tandis que Tylian jouait avec le pendentif qu’elle portait autour de son cou.        

— C’était horrible, répondit Jordan en cachant son visage derrière ses mains.       

Emmanuelle haussa les sourcils.   

— Horrible ? Quoi, il t’a vomi dessus ? ne put-elle s’empêcher de sourire.   

— Non ! s’exclama Jordan en relevant la tête. J’aurais préféré… quoique, beurk, non en fait, ajouta-t-elle en grimaçant.

— Alors quoi ?         

— Je… je l’ai fait tomber.    

La jeune policière ouvrit grand les yeux et resserra instinctivement son étreinte autour de Tylian.

— Woah.       

— Oh non, tu vois, tu me prends pour un monstre ! répondit Jordan en cachant de nouveau son visage entre ses mains.

Bien joué, se réprimanda intérieurement la policière.

— Jordan ? demanda-t-elle doucement.

— Oui…

— Regarde-moi s’il te plaît.

La jeune photographe leva doucement la tête.

— Tu n’es pas un monstre, ou alors tu es le plus beau et le plus sexy des monstres que je n’ai jamais vu, sourit malicieusement Emmanuelle.         

Puis reprenant son sérieux, elle ajouta : 

— Je suis sûre que c’était un accident, non ? Tu étais plutôt jeune, ce sont des choses qui arrivent. Et puis je te connais, tu n’es pas capable de faire du mal. 

La jeune femme blonde haussa les épaules.       

— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, un instant il était dans mes bras, et l’instant d’après, mon père le rattrapait juste à temps.     

Voilà une histoire que l’on ne racontera pas aux parents de Tylian, grimaça intérieurement la policière.

— C’est du passé ça, ça s’est bien passé avec Tylian, non ?     

— Bof, je savais pas quoi faire.

— Ça viendra ça, la rassura Emmanuelle. Mais tu n’as jamais fait de portrait d’enfant ?

— Non, Kat’ s’occupe de tout ce qui a en dessous de 15 ans.  

La jeune policière éclata de rire.   

— Il va falloir remédier à ça alors, car ce petit bonhomme va vouloir profiter de ses marraines un jour ou l’autre, et ça m’étonnerait qu’il se contente de moi, hein bonhomme ? Tu veux le reprendre ? demanda-t-elle en reportant son attention sur Jordan.

La jeune photographe hésita, frottant nerveusement ses mains sur ses cuisses.     

— Prends-le, l’encouragea la jeune policière.     

Jordan essuya une dernière fois ses mains sur son jean puis prit l’enfant des bras d'Emmanuelle surprise de voir Tylian se blottir aussitôt contre elle et rester immobile contre son épaule, jouant avec les mèches de cheveux qui se trouvaient à sa portée. Emmanuelle sourit et lui caressa doucement la joue tandis qu'elle se détendait peu à peu.

— Vous êtes adorables.

— Dis pas de bêtises…

— Non je suis sérieuse, insista Emmanuelle. Je pourrais vous regarder comme ça toute la journée.

La jeune femme blonde se sentit rougir. 

— Tu aimerais avoir des enfants ? Demanda-t-elle soudainement tandis que ses doigts caressaient d'un air absent le bras qu’Emmanuelle avait glissé autour de sa taille.      

— Je pense oui, je ne sais pas. Je ne me suis jamais réellement posé la question pour être tout à fait honnête. Et toi ?       

— Idem, répondit Jordan tout en tournant la tête et embrassant tendrement sa tempe. Je crois que l’on va devoir sérieusement y réfléchir alors ? demanda-t-elle en plongeant son regard dans celui vert émeraude.    

Emmanuelle l'observa un long moment avant de sourire.       

— Je crois bien oui, murmura-t-elle.        

— Je t'aime.

Emmanuelle porta sa main libre à son visage afin de replacer une mèche folle derrière son oreille puis lui embrassa le bout du nez.          

— Merci.       

— Pourquoi ? s'étonna Jordan.     

— Cette vie incroyable que j'ai.     

Pour toute réponse, la jeune photographe se contenta de serrer Emmanuelle plus près d'elle, et posa sa tête sur la sienne. Elle serra sa main, lui transmettant tout ce qu’elle ne pouvait dire dans ce simple geste, et fut ravie de sentir Emmanuelle blottir la sienne dans son cou et embrasser doucement la peau offerte.

Posté par Kelsey_Jae à 15:35 - - Commentaires [58] - Permalien [#]